Moyen Orient et Monde

Jeunes Libanais à la recherche de leur premier emploi...

Récit
OLJ
21/11/2016

La contribution d'EDC-Liban à la conférence « Les dirigeants d'entreprise en tant qu'agents d'inclusion économique et sociale » qui a eu lieu au Vatican les 17 et 18 novembre a été sous la forme d'un récit qui revient sur les questionnements de deux jeunes Libanais, sur les problèmes politico-économiques actuels, à travers les valeurs communes islamo-chrétiennes. Voici le texte :
« Qui d'entre vous, ayant cent brebis, s'il en perd une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour aller après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée ? » (Luc, 15,4)
Beyrouth, 13 septembre 2016, 11h du matin, 34° à l'ombre. Au bord de la piscine, deux amis se prélassent d'un repos bien mérité : ils ont encore à l'esprit la remise de leurs diplômes d'ingénieurs, décrochés à la mi-juin. À Beyrouth-Ouest, zone à majorité musulmane, c'est Ahmad qui invite Élie. Et ce soir, ce sera Élie qui invitera Ahmad à dîner et à passer la nuit dans son village chrétien de la Montagne. Une amitié solide lie Élie et Ahmad, camarades d'école depuis plus de quinze ans.
Les voici à la recherche d'un emploi depuis plus de deux mois. Élie raconte à son ami qu'il avait distribué près de 150 demandes d'emploi auprès des entreprises industrielles et n'avait reçu qu'une dizaine de réponses, toutes négatives. Ahmad avoue n'en avoir envoyé qu'une centaine, mais sans aucune réponse positive, même pas une proposition d'entretien. Pourtant, les professeurs leur avaient assuré qu'ils trouveraient un emploi aisément !
Vers 14h, les deux amis se dirigent vers la maison d'Ahmad, pour déjeuner. Le maître de céans les attendait. Il félicita Élie pour sa brillante réussite. Mais les deux amis, la mine déconfite, lui avouent leur déception devant le peu de débouchés qui semblaient se dessiner. Et le père d'Ahmad d'expliquer : « Du fait des guerres en Syrie et en Irak, les entreprises ne peuvent plus exporter vers leurs marchés naturels : les pays arabes du Golfe. Seule la voie maritime est accessible. Et de Libye, aujourd'hui au bord de l'abîme, les commandes ne viennent plus. »
Ahmad, avec tristesse, demande : « Papa, pourquoi tout cela ? Où va-t-on? » Le père explique : « Tu sais, mon fils, que de grandes puissances ont envahi l'Irak sous de faux prétextes. Elles ont tenté d'implanter leur démocratie, comme si une démocratie à l'occidentale, importée, pouvait convenir à tous les pays et à toutes les phases de leur histoire. Dans divers pays de notre région, des révolutions sont récupérées par un intégrisme radical, lequel pourrait s'étendre au Liban et à la Jordanie, balayant ouverture et fraternité. Et puis à l'Europe ensuite, qui sait. Qu'Élie ne m'en veuille pas, mais l'Occident officiel, soucieux du jour et non du lendemain, semble vouloir ignorer soigneusement ses valeurs chrétiennes... »
« Alors papa, devons-nous partir, quitter notre beau pays et rejoindre les millions de Libanais émigrés ? »
« Mais non, mon fils, il existe chez nous fort heureusement une multitude d'initiatives de la société civile qui pallient les carences des autorités publiques : organismes de microcrédit, ateliers protégés pour personnes à besoins spécifiques, centres de formation, ateliers artisanaux, entrepreneurs innovateurs, la liste est longue. Sans ces ONG qui ouvrent des horizons à ceux qui n'en ont pas, des tranches entières de la population seraient exclues de la vie économique. »
« Et puis, voyez-vous mes enfants, ajoute le père d'Ahmad, l'énergie de la société civile dans nos pays est incroyable. Et cette société civile c'est nous. C'est à nous qu'il incombe que ces initiatives se perpétuent et se multiplient. Il est vrai que nous arrivons à ne plus pouvoir lutter, à baisser les bras : le poids est trop lourd et le cheminement sur le sol rocailleux dure depuis trop longtemps. Mais ne désespérons pas, restons dans notre pays, armez-vous de patience, et si le travail ne vient pas à vous, alors allez à lui, créez, innovez, battez-vous. Mais n'abandonnez pas votre pays ! »
Le déjeuner terminé, Élie emmène son ami Ahmad à dîner et dormir chez lui, dans son village. La nuit du treize septembre, veille de la fête de La Croix, la montagne libanaise chrétienne s'illumine de mille feux. Selon la tradition, l'empereur Constantin signalait la découverte de la croix de Jésus par des feux allumés sur les fortins, de Jérusalem jusqu'à la Turquie.
Arrivés à sa maison, Élie embrasse sa maman et s'étonne auprès de son père du grand nombre de Syriens croisés sur la route. « Ce sont des réfugiés », explique Abou Élie, qui martèle avec tristesse : « Aujourd'hui, les Syriens sont près de 2 millions au Liban, auxquels s'ajoutent les réfugiés palestiniens qui, de 300 000 sont devenus 600 000 avec l'afflux de leurs compatriotes de Syrie, ainsi que près de 400 000 autres travailleurs étrangers. Soit donc près de 3 millions d'étrangers dans un pays qui compte à peine plus de nationaux ! Pour l'exemple, les écoles publiques libanaises accueillent aujourd'hui les jeunes Syriens, plus nombreux que les écoliers libanais eux-mêmes. Avec un tel afflux, notre pays risque d'exploser ou d'imploser ! »
« C'est un honneur pour le Liban que d'être accueillant. Mais faut-il donner du travail aux Palestiniens, aux Syriens, alors qu'un tiers de nos jeunes Libanais sont sans emploi ? Ce dilemme conduit à des visions économiques contradictoires. L'une, exclusive, dira :"Je ne donne du travail qu'à des Libanais", alors que l'autre, inclusive, énoncera : "La présence d'une main-d'œuvre syrienne pourrait permettre de bâtir une économie concurrentielle". »
« Comment nous, chrétiens du Liban, pourrions quitter ce pays, alors que le saint pape Jean-Paul II l'avait qualifié de "pays message". Nous sommes les porte-voix des chrétiens d'Orient et entretenons un rapport réel et privilégié avec les musulmans, auxquels nous lie une coexistence fraternelle, séculaire et enracinée, et avec lesquels il nous reste à construire une forte appartenance citoyenne. Il est vrai que dans ce Moyen-Orient multiculturel, nous sommes laissés à notre sort au milieu de guerres déstabilisatrices dont le seul motif semble être celui de l'économie pétrolière, particulièrement exclusive. Les juifs, eux, ont disparu de l'Orient arabe. En Syrie, les chrétiens, qui représentaient un tiers de la population en 1950, ne sont plus que 10 % aujourd'hui. Ceux d'Irak sont passés de 3 millions à guère plus de 300 000. Les coptes, estimés à 14 % de la population égyptienne, ne sont représentés que par 2 % au Parlement... Les chrétiens du Liban, qui constituaient la moitié de sa population, sont encore estimés à près de 35 %. Il serait urgent que l'Église et les chrétiens d'Occident prennent conscience de l'enjeu de la coexistence d'identités religieuses et confessionnelles plurielles dans notre Orient meurtri, et qu'ils agissent auprès de leurs responsables politiques pour que cet enjeu soit pris en considération dans leurs décisions géopolitiques, avec autant de force que les enjeux d'ordre économique. »
Le lendemain, à l'église, le prêtre donne lecture de L'Évangile du Bon Pasteur, selon saint Luc. Dans son homélie, il affirme et questionne : « Les chrétiens d'Orient ont toujours innervé leurs pays de projets économiques et culturels reconnus. Il est vrai qu'ils ne représentent plus aujourd'hui que 1 % des chrétiens dans le monde. Mais qui est le bon berger qui abandonne les 99 brebis de son troupeau, pour aller à la recherche de la centième perdue ? ». Il conclut en latin : « Nolite timere ! N'ayez pas peur ! »
Ahmad récite en lui-même : « Dieu (Allah) est grand ! Il aime les patients ! »
En sortant, sous l'immense chêne devant l'église, les deux amis saluent les villageois en fête. Leur regard se tourne vers les immenses rochers, ils savent maintenant que, comme Moïse faisant jaillir l'eau du rocher, ils devront forger leur avenir sur la terre de leurs aïeux, animés par la certitude de l'espoir et illuminés par la grâce de l'espérance.

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