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Moyen Orient et Monde

« 11/11 » : Un mystérieux appel à manifester sème le doute en Égypte

Contestations

Entre enthousiasme, confusion et théorie de complot, les Égyptiens hésitent à descendre dans la rue pour participer à la « thawrat el-ghalaba ».

11/11/2016

« Tu descends toi dans la rue le 11 ? » demande Moustapha, en allumant un cigarillo. « T'en penses quoi ? » rétorque Ahmad. « Moi je descends ! – Oui, moi aussi, j'y vais... »

Dans un bar bien connu de West el-Balad (centre du Caire), le sujet est sur toutes les lèvres à l'approche de la date fatidique. Comme à l'accoutumée, les uns et les autres testent leurs positions avant de se révéler. Une fois les forces en présence identifiées, un smartphone passe de main en main pour constater le nombre de participants à la thawrat el-ghalaba (la révolution des pauvres) annoncée pour aujourd'hui.

L'appel, publié pour la première fois sur Facebook en septembre dernier, a compilé plus de 100 000 participants. Sur cette page créée par Yasser al-Omda – un révolutionnaire connu pour sa chaîne YouTube qui vilipende le régime actuel dans des poèmes –, plusieurs vidéos appelant à « renverser le régime corrompu et libérer le pays de ceux qui ont trahi et humilié le peuple égyptien » avaient été postées. L'administrateur de la page y demandait à « toutes les forces politiques du pays de se joindre à la manifestation, sans affiliation partisane, pour représenter les pauvres ». Mais Yasser et la page en question ont, depuis, disparu de la Toile.

D'autres événements tout aussi mystérieux, reprenant les mêmes incitations, ont alors été créés. On fait défiler les pages : « 22 000 participent sur celle-ci », lâche Ahmad. « Tu crois qu'il va se passer quelque chose, toi ? » lance-t-il dans un souffle où se mêlent espoir et inquiétude. « Je ne pense pas », tranche Moustapha.

 

(Pour mémoire : Egypte : un ministre démissionne après un scandale de corruption)

 

Rumeurs et théories du complot
Car cet appel à manifester, auréolé de beaucoup de mystères, sème la confusion. À la veille du rassemblement, programmé ce 11 novembre donc, les Frères musulmans étaient la seule organisation à s'être prononcés en sa faveur. Dans un communiqué, publié tardivement, la confrérie a annoncé sa volonté de « participer aux revendications populaires pour s'opposer à l'oppression et aux décisions économiques catastrophiques », prises par les autorités en place.

Du côté des forces révolutionnaires, on regarde d'un œil inquiet ces incitations non identifiées. « On ne connaît pas les personnes derrière cet appel... Personne dans mon entourage, des militants ou ex-militants, ne savent de quoi il s'agit. C'est vraiment bizarre », assure Mohammad Salah, l'un des coordinateurs du mouvement d'opposition du 6 Avril. « Il faut rester prudent, tout le monde a le droit de manifester mais nous, on ne prendra pas part à ça », ajoute-t-il.

Le trentenaire, qui fut de toutes les manifestations, même les plus récentes, justifie la position de son mouvement par les mauvaises expériences du passé : « On a appris la leçon, on pense à l'expérience de Tamarrod : on avait suivi un appel à manifester, qui était aussi mystérieux et dont on ne connaissait pas l'origine, et on a fini par découvrir, trop tard, que les organismes de sécurité étaient derrière l'affaire. Donc pourquoi pas cette fois encore? Il y a une rumeur qui dit que les services de renseignements sont derrière tout ça. » Une théorie du complot qui se répand aussi vite que l'appel à manifester lui-même.

Mahmoud Hanachi, président de l'Alliance populaire socialiste, mouvement qui a, lui aussi, choisi de se tenir en retrait, soupçonne également le gouvernement d'être à l'origine de cet appel. « Le régime a aujourd'hui la volonté de fermer le reste de l'espace public encore ouvert, ce tout petit espace que nous avons encore, il veut le fermer complètement, mais pour ça, il lui faut une bonne raison. Pousser des gens à bout et complètement désorganisés à descendre dans la rue, c'est la stratégie parfaite pour provoquer le chaos et montrer une main de fer, de fermer tout, d'arrêter en masse », s'inquiète ce communiste convaincu. « Qui va bénéficier de cela ? Mettez les pièces du puzzle les unes avec les autres. Il y a quelques jours, ils augmentent le prix de l'énergie drastiquement, laissent flotter la livre, l'économie est paralysée... C'est une provocation. Si cette manifestation n'était pas prévue par le régime, ces décisions auraient été décalées. On dirait qu'on pousse les gens à aller dans la rue dans le but de faire un massacre, assure-t-il. Nous devons nous dépêcher de trouver une alternative. »

 

(Pour mémoire : Egypte : nouveau ministre sur fond de scandale de corruption)

 

Désorganisation et désinformation
Pour le Courant démocratique, regroupant différents mouvements libéraux d'opposition comme Karama ou al-Doustour, cet appel « suspect » est même « dangereux pour les mouvements politiques existants ». « Ces appels ne sont pas des actes légitimes de désobéissance civile, affirme son porte-parole Medhat el-Zahed dans un communiqué. Ils manquent de leadership politique de confiance, d'une base de soutien populaire et d'un mouvement de protestation assez important pour constituer une révolution. Les outils de résistance ne sont pas choisis au hasard et la gravité de la crise ne signifie pas nécessairement que toutes les méthodes révolutionnaires doivent être adoptées. L'appel n'est pas rationnel et est en contradiction avec l'expérience des mouvements de résistance. Le danger est que cet appel soit utilisé pour réprimer et faire avorter d'autres formes d'organisation démocratique qui sont encore possibles à la lumière des circonstances politiques actuelles. »

Les mouvements libéraux, qui ont fait des appels à descendre dans la rue depuis 2011 leur marque de fabrique, se retrouvent donc forcés de modifier leurs stratégies de mobilisation.
Autre élément troublant, la vivacité avec laquelle la presse égyptienne, d'accoutumée silencieuse lors d'appels à la contestation populaire, a inondé ses lecteurs d'informations et de contre-informations sur le sujet, allant jusqu'à relayer un faux appel à « porter les armes contre l'État » de Mohammad el-Baradeï, ex-candidat libéral à l'élection présidentielle, sur Twitter.

Hier soir, elle annonçait à l'envi que les forces égyptiennes étaient prêtes à faire face aux remous, détaillant le déploiement des forces de police et la mise en place d'une alerte dans les hôpitaux avec renfort de personnel médical, mise à disposition de poches de sang et de médicaments en grande quantité.
Le ministère de l'Intérieur a, quant à lui, rappelé qu'il traiterait « avec fermeté ceux qui incitent à la violence ou tentent de répandre le chaos ».

 

 

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