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Culture - Théâtre

Ce roi agonisant, plus habitué à vivre que préparé à mourir

Les festivités du théâtre al-Madina pour célébrer ses vingt printemps (avec le mérite d'affronter des temps à la précarité inquiétante), du 14 au 26 octobre, viennent de commencer. À l'affiche, « al-Malek yamout » (Le roi se meurt) d'Eugène Ionesco, dans une version « libanisée », traduite en arabe et mise en scène par Fouad Naïm. Théâtre de l'absurde par excellence, entre rire grinçant et lourde réalité, image qui colle si bien à notre quotidien, aujourd'hui lourd comme un boulet et moribond comme un malade incurable...

L’actrice Bernadette Houdeib en reine digne de Disney et l’équipe du Roi se meurt lors des répétitions. (Photos Bernadette Houdeib)

Il avait disparu des affaires de la scène depuis longtemps, Fouad Naïm. C'est-à-dire depuis son travail d'al-Bakara, de Thérèse Awad Basbous, à Dar el-Fan. Un beau monologue d'une virulente charge féministe, juste avant le fracas de Beyrouth, en donnant à sa femme Nidal el-Achkar l'occasion de briller dans le rôle d'une femme qui pérore, sur un mode de narration absurde, entre poésie et réflexions des filles d'Ève. C'était il y a déjà (presque) un demi-siècle. On avait parlé unanimement, à cette époque, de « renaissance d'une comédienne » pour cette performance de « one-woman-show ».

On passe outre aux diverses fonctions de direction à l'AFP ainsi qu'à Télé-Liban pour souligner qu'il a aussi un joli brin d'inspiration pour une peinture à la palette vive et originale... On le retrouve aujourd'hui, à 71 ans, avec Le roi se meurt, ce texte d'un acte, de l'auteur de La Cantatrice chauve, inégalement défendu par une brochette d'acteurs (Georges Khabbaz, Bernadette Hodeib, Patricia Smaira, May Ogden Smith, Maurice Maalouf et Walid Jaber).
Une salle comble au public effervescent et bavard avant le lever de rideau. Un public nombreux, venu applaudir ce roi qui n'en finit pas de mourir, exécrable dans ses colères, hésitant devant ses espoirs plombés, ballotté par un entourage aux avis contradictoires, pris de panique devant le cortège de ses peurs, morcelé devant une conjugalité duelle, pitoyable devant son angoisse de l'ultime voyage.

Un personnage entre stature shakespearienne et interrogation pascalienne où se dessine toute la fragilité de la condition humaine. Ainsi que ses tourmentes, ses inquiétudes, ses hallucinations, ses dérisoires obsessions d'une éternité qui ne vit que dans son imaginaire. Tons tragique et comique se côtoient dans cette narration d'un roi entre deux reines (l'ancienne et la nouvelle, la cruelle d'autorité et la douce de tendresse) aux raisonnements divergents. L'une pour un ultime départ en toute dignité, l'autre pour le faux espoir d'une prolongation des moments heureux.

Dans son attachement viscéral à la vie, le roi, incrédule devant ce qui lui arrive, supplie, sanglote, gémit, se lamente, tempête, rouspète, se révolte, perd les repères, se soumet, se résigne. Car la Grande Faucheuse arrive à grands pas, déjà victorieuse et bien décidée à prendre sa part léonine et indiscutable dans ce lugubre festin des derniers moments.

Pièce testament
Dans un décor réduit à sa plus simple expression, avec en point latéral de la scène trois musiciens « live » (idée à double tranchant, car si ces quelques notes et percussions dynamisent la trame, elles couvrent les dialogues et parasitent certaines répliques), les actants se débattent comme des pantins dans des rets pour évoquer ce qui peut être un rempart avant de glisser vers le Grand Rien.

Entre insolite et pathétique, cette pièce, autrefois fer de lance de l'avant-garde dramaturgique, est devenue, avec le temps et le succès jamais démenti, un classique. Peut-être l'opus le plus émouvant, mais aussi un soupçon moralisateur, du maître du théâtre de l'absurde. Il ne faut pas l'oublier, c'était aussi en quelque sorte son testament, puisque écrit dans un hôpital devant l'angoisse, la douleur, la maladie ; l'auteur rejoint l'homme dans sa vulnérabilité, sa faiblesse, ses moments de doute, de délabrement, de décrépitude, de vieillesse.

Une pièce parodique, entre parabole et métaphore sur l'être, le pouvoir, le mariage, l'ordre, le chaos. Et elle tombe à pic, comme un reflet de miroir, dans notre désarroi de vivre. Un questionnement absolu sur la condition humaine. Dont les échos sont à retrouver, dans toute société et parcours humain, comme la voix de la mer enserrée dans un coquillage posé au lobe de l'oreille, portant aussi les pestilences d'une ville et d'une terre en décomposition...
Une pièce menée avec poigne mais joyeusement. Dans une mise en scène sobre et cédant souvent à un jeu marqué (une reine autoritaire qui en fait trop, un médecin sans âme, un roi trop guignol) où, sur un texte burlesque, le jeu est dramatique et, sur un texte dramatique, le jeu est burlesque.

On en sort un peu triste devant ce roi pourtant si rieur, si proche du peuple par son élocution grasse et sa gestuelle d'incorrigible Méditerranéen. Un roi (ah ! ces gens du pouvoir, on ne les dénoncera jamais assez dans leur indécrottable désir de tout avoir et de tout gouverner ! ) qui refuse de mourir. Et qui pense, même à son dernier souffle, que c'est le public qui s'en va et non pas lui qui se meurt...

 

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