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Liban - Tribune

Le Liban et les réfugiés syriens : effondrement perpétuel de l’État ?

Depuis l'année 2011, nonobstant les slogans creux ici et là, nous sommes frappés d'un aveuglement sans précédent face à la crise des réfugiés syriens qui devient existentielle de par sa nature. Un tel aveuglement ne saurait trouver ses origines que dans l'ignorance, l'indifférence, le complot, les intérêts privés, la fuite en avant, voire même une décision implicite de laisser libre cours aux événements jusqu'à un point de non-retour dans cette crise où le nombre de réfugiés équivaut à la moitié de la population libanaise. À ce jour, ce même aveuglement n'est qu'une manifestation flagrante du déséquilibre structurel dont souffre ce qui reste d'un État qui jongle entre des tentatives de sauvegarde d'une souveraineté bancale et des droits des citoyens bafoués jusqu'à l'os, d'une part, et le respect de la dignité de ces « hôtes » qui lui ont été imposés, dans la limite de ses ressources malgré un parrainage régional et international qui s'inscrit dans la complémentarité et la durabilité dans l'attente du retour.
C'est sur cette toile de fond qu'eut lieu, le 19 septembre, le Sommet de l'Assemblée générale des Nations unies sur la gestion des larges mouvements de réfugiés et de migrants. Il est évident que la présente réflexion n'a pas pour but de se pencher sur l'événement en soi, mais d'essayer plutôt de mettre la lumière sur les signes d'effondrement de l'État libanais dans sa gestion de la crise des réfugiés syriens. Il serait probablement utile de souligner que le Liban a opté pour un modèle de gestion hautement primitif et catastrophique, un suicide prolongé axé sur des slogans et des discours creux avec un déni total des conséquences néfastes de cette crise, sur les plans socio-économique légal, sécuritaire, diplomatique, culturel et environnemental. Il semble y avoir une sorte d'euphorie politique qui se complaît à enfermer une cause nationale dans les méandres des altercations et des marchandages pour qu'enfin arrive le moment où nous serions nous-mêmes réfugiés et où nous aurions à partager avec les autres cet excès de non-sagesse, de non-vision et de non-décision.
Quels sont donc les principes directeurs ayant guidé les démarches des autorités libanaises à ce jour ? Sans vouloir faire la comparaison, l'on ne peut que noter que certains de ces principes furent ceux-là mêmes que les autorités libanaises avaient choisis pour gérer la question des réfugiés palestiniens depuis 1990 à ce jour, avec toutefois quelques tentatives d'amélioration qui ont suscité des critiques guidées par une mauvaise foi.
A. La démagogie et des hypothèses selon lesquelles il y aurait inévitablement, par exemple, militarisation des centres d'accueil temporaires réglementés, associée à un fatalisme excessif par rapport à l'implantation, provoquant une dispersion démographique et une dramatisation des faits jusqu'à la capitulation.
B. Le populisme axé sur une mobilisation des instincts et une polarisation de forces contradictoires au pouvoir où l'on se contente de prononcer des discours et contre-discours.
C. La phobie et l'intimidation où on invoque l'expérience précédente avec les réfugiés palestiniens dans le but d'attiser la confrontation plutôt que de tirer une leçon de l'histoire et où on a tendance à réagir de manière biaisée et non scientifique. La résistance au danger commence par la gestion de la crise et non point par l'attisement des tensions en en ressassant les origines.
D. La mendicité en termes de secours et de financement où l'on réclame des ressources et des fonds en l'absence de toute stratégie ou de canaux de dépenses efficaces et transparents avec l'attitude de celui qui se lamente au lieu de plaider pour ses droits et les besoins des communautés hôtes du fait de la crise.
E. L'improvisation dans la prise de décisions réglementaires et administratives hautement contradictoires, ce qui fait de nous un État défaillant. La Jordanie et la Turquie ont prouvé qu'elles tenaient à leur sécurité nationale. Saurions-nous en tirer des leçons ?
Le Liban s'est vu enlisé dans tous ces maux ou plutôt les autorités l'avaient paralysé et enfermé dans une mauvaise gestion de la crise, se contentant de créer une cellule ministérielle en l'absence d'une autorité unifiée, avec des procédures administratives de fortune en l'absence d'un plan directeur (stratégie nationale), des surenchères politiques et médiatiques, et des collectivités locales chaotiques, ce qui fit de la crise une crise identitaire et de valeurs, une crise de ressources et de leur éventuelle durabilité, avec un possible éclatement des tensions entre les réfugiés et les communautés hôtes à tout moment.
Les autorités optèrent pour les plaintes et lamentations, accusant la communauté internationale de comploter contre le Liban et de vouloir implanter les réfugiés, voire les intégrer dans les sociétés d'accueil. Ces craintes sont parfaitement légitimes dans la mesure où le secrétaire général des Nations unies, dans son rapport (21/04/2016) « Sûreté et dignité : gérer les déplacements massifs de réfugiés et de migrants », ouvrit la voie à deux questions structurelles : les Nations unies cherchent-elles à contribuer à une solution politique pour le retour des réfugiés dans leur pays ? Ou plutôt, vu l'impuissance de l'Organisation et la lourdeur des mécanismes de financement des opérations de secours, dans la mesure où elle prévoit un affaiblissement des ressources, aurait-elle l'intention de faire de la crise internationale des réfugiés une crise régionale puis juste locale, en d'autres termes en laisser la responsabilité aux pays d'accueil ?
Ce qui renforce ces craintes légitimes et la difficulté de répondre à ces questions structurelles, c'est bien la teneur du rapport soumis à l'Assemblée générale des Nations unies (05/08/2016) qui traite du déplacement massif des réfugiés aussi bien que des migrants. Ce rapport qui adopte la littérature conventionnelle des Nations unies sur les droits de l'homme ne tient pas compte des préoccupations des pays d'accueil, notamment le Liban, sujet de cette analyse, et ne mentionne point le partage des charges ou le renforcement de l'aide, ce qui nous met face à un fait accompli où les pays d'accueil se voient obligés de trouver des solutions à une présence démographique syrienne qui équivaut, du moins dans le cas du Liban et de la Jordanie, à la moitié de la population nationale.
Le Liban, qui se plaint et accuse la communauté internationale de comploter contre lui, a donc choisi de démissionner de sa fonction de construire une diplomatie offensive forte comme ce fut le cas en Jordanie (participation de Dr Kawar dans la préparation du dernier rapport) et en Turquie, dans ses négociations avec l'Union européenne. Le Liban a boycotté la légitimité internationale en voulant s'y associer plutôt que d'aller à sa rencontre, il a fait preuve de faiblesse dans sa communication avec la légitimité arabe représentée par la Ligue arabe, il s'est dirigé vers la désintégration de l'autorité de gestion de la crise des réfugiés dans des ministères qui obéissent à leurs autorités politiques discrétionnaires plutôt qu'à une stratégie nationale fondée sur l'intérêt national suprême, sur la sécurité nationale et la paix civile. On se retrouve face à un échec de la communauté internationale à exercer efficacement ses fonctions, qu'il s'agisse de fournir des éléments de résilience aux réfugiés et aux communautés d'accueil, ou d'aligner le droit de retour volontaire et sa nécessité forcée au devoir de garantir les éléments de ce droit, dont la création de zones frontalières tampons comme première étape vers des zones sûres à l'intérieur de la Syrie. En attendant, ce sont les Libanais qui payent les pots cassés, alors que faire ?
Il est vrai que nous avons du retard, mais mieux vaut tard que jamais. Pour nous éviter à nous et à nos frères réfugiés des tensions destructrices, nous sommes appelés à passer à une politique nationale stricte ayant pour titre l'organisation de la présence (ayant échoué à organiser les flux de réfugiés). Organiser leur présence requiert des mécanismes de gestion des centres d'hébergement temporaires en collaboration avec les autorités locales (municipalités et fédérations municipales) et la fourniture de services de secours, d'hospitalisation, d'éducation, ceci à travers les Nations unies. Il s'agit de faire une distinction entre les travailleurs syriens et les réfugiés, chercher à installer les réfugiés dans une des zones frontalières tampons parrainées par l'Onu dans l'attente d'avoir des zones de sécurité à l'intérieur de la Syrie.
Pourquoi ne pas organiser la coopération avec les agences et les programmes des Nations unies, le secteur privé et les organisations de la société civile, afin de définir les responsabilités de chacun envers la communauté des réfugiés, d'une part, et les communautés d'accueil, d'autre part, sans parler de la protection de la main-d'œuvre libanaise et l'organisation de la non libanaise dont on a besoin, ce qui nous conduirait vers un cycle économique productif qui développerait l'économie au lieu de l'alourdir. Il aurait été utile d'essayer de discuter du rôle du Liban dans la reconstruction de la Syrie avec tout ce que cela inclut en termes de préparation à tous les niveaux.
Le Liban et les réfugiés syriens... au lieu de saisir l'opportunité de devenir un État, nous nous sommes jetés dans la gueule du loup afin d'en garantir l'effondrement... Oui, notre souhait est de voir ces derniers retourner chez eux mais pas en méditant les décombres de notre État !
La communauté internationale et arabe nous respectera seulement quand nous serons un État, un vrai, capable d'imposer ses choix et s'adapter, et obliger surtout cette dernière à écouter nos préoccupations lorsqu'elle nous voit gérer la crise de manière stricte et efficace... Il va falloir qu'on lui fasse mal pour qu'elle comprenne notre douleur, mais toujours dans le cadre du droit international et de la souveraineté et non point selon les normes de politisation à la libanaise... à quoi sert qu'un preneur de décisions critique son impuissance à mettre en exécution ses propres décisions ? Ne serait-il pas en train de lancer des accusations suicidaires de complicité en se cachant derrière le slogan d'impuissance ?

Ziad SAYEGH
Expert en politiques publiques et réfugiés

Depuis l'année 2011, nonobstant les slogans creux ici et là, nous sommes frappés d'un aveuglement sans précédent face à la crise des réfugiés syriens qui devient existentielle de par sa nature. Un tel aveuglement ne saurait trouver ses origines que dans l'ignorance, l'indifférence, le complot, les intérêts privés, la fuite en avant, voire même une décision implicite de laisser libre cours aux événements jusqu'à un point de non-retour dans cette crise où le nombre de réfugiés équivaut à la moitié de la population libanaise. À ce jour, ce même aveuglement n'est qu'une manifestation flagrante du déséquilibre structurel dont souffre ce qui reste d'un État qui jongle entre des tentatives de sauvegarde d'une souveraineté bancale et des droits des citoyens bafoués jusqu'à l'os, d'une part, et le respect de la...
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