Le taxi libanais et fier de l’être.
Taxi : terme utilisé aujourd'hui dans le monde entier pour évoquer un mode de transport. Il vient en réalité de l'allemand taxameter, qui a donné dans un premier temps taxamètre, puis taximètre. C'est un préfixe inspiré du grec taxis, qui signifie arrangement et plus spécialement fixation d'un impôt. Ce mot désigne donc au départ le compteur indiquant le prix de la course à payer. Et c'est par métonymie qu'il en est arrivé à désigner le véhicule lui-même, voire la personne qui le conduit, ou même le métier.
Chez nous ou chez eux
Il existe deux façons de prendre un taxi : se rendre à une station de taxis et faire la queue pour en avoir un, exercice discipliné et courant dans le monde (civilisé), à chacun son tour. Ou bien, tout simplement, les héler dans la rue. Il suffit pour cela de lever le bras, de leur faire signe, s'ils sont libres ils vous repéreront facilement. À Beyrouth et dans sa banlieue, il n'est pas nécessaire de répéter ce geste. Les taxis, tous noms, formes et couleurs confondus, vous interpellent eux-mêmes, par un coup de klaxon, puis deux, et pour finir par un mouvement qui extrait la tête du conducteur hors du véhicule et vous lance un : Taxi ?
Taxi ? Presque du harcèlement, et cela conduit souvent à un échange verbal :
– Merci monsieur, mais j'ai ma voiture, mon chauffeur, ma sœur qui m'attend, et d'ailleurs, je sors à l'instant de ma voiture...
– Vous êtes sûre ?
– Oui monsieur, je suis sûre.
Sauf que vous ignorez que ces taxis-là peuvent vous emmener au ciel, flirter avec les étoiles ou contempler les blancs manteaux. Vous êtes en sécurité, détendus, en confiance. Pour une reine, pour une couronne ou pour une alliance, il vous suffit d'un appel. Ils sont toujours prêts : Crown, Queen, Sky, Safe, Comfort, Stars, Snow, Trust, Allo, Ready ou Daily, ce sont nos taxis libanais.
L'identité
À New York, lorsque le créateur des taxis jaunes apprend que cette couleur était la plus reconnaissable à distance, il opte pour le jaune afin que les véhicules soient repérés de loin. En 1967, une loi impose à tous les taxis agréés de faire pareil. Chez nous, il y a d'abord la loi des prénoms : Georges, Bob, Sarah, Charlie, Nour ou même Bro... Leur origine demeure inconnue. Est-ce celui du propriétaire de la compagnie, de l'aînée de ses cinq enfants ou de son ami disparu pendant la guerre ? Quoi qu'il en soit, un taxi avec un prénom, c'est réconfortant, ça crée des liens. Et puis il y a ceux à connotation particulière, une catastrophe naturelle ou un accidenté dans le coma (Avalanche ou Schumacher), susceptibles de décourager les amateurs de Xanax. Et enfin, il y a ceux qui réconfortent, Relax, Comfort, Trust. Vous êtes sûrement en de bonnes mains...
La manière
D'abord, examinons le champ lexical. Si vous choisissez Alliance, sachez que vous revisitez vos classiques en matière de mythologie grecque. Vous aurez le choix entre faire un voyage avec Vénus, rêver d'Apollon ou vous envoler avec Zeus. Quant à la fréquence, elle est la même pour tous les conducteurs. Elle leur permet d'écouter les histoires les uns des autres. Et quand le chef requiert plus d'intimité, il les somme d'aller sur la ligne 1. Markaziyé markaziyé est le mot magique. Un taxi vous envoie toujours un WhatsApp ou un appel en absence quand il arrive. Leur couleur, leur modèle et marque restent indéfinis. Nous sommes loin de la Mercedes couleur gris et fauteuils en skaï avec plaque rouge qui berce encore notre nostalgie. Grande pour les taxis, plus petite pour les services, cette invention locale particulière et moins chère d'un transport en commun qui se situe entre bus et taxi, faisait, elle aussi, le charme de Beyrouth.
Les passagers
Il est vrai que dans tous les pays du monde, il arrive souvent que le passager, dans un élan thérapeutique, partage avec le conducteur ses soucis ou ses petits bonheurs, abandonné sur la banquette arrière : la blonde qui lui a préféré son copain, le bac réussi de son fils ou l'avarice de sa belle-mère. À Beyrouth, le passager s'avance davantage sur des terrains dangereux.
– Vous êtes de quelle famille ? interroge naturellement le conducteur. S'ensuit un arbre généalogique qui se transforme en plan de parcours. Tout le monde y passe. Le beau-frère qu'on a embarqué la semaine dernière et qui a raté son vol pour Dubaï. Son adolescente de 15 ans qui est rentrée à pas d'heure, il y a trois soirs, ou son épouse qui a eu besoin d'un coup de main pour les 150 sacs à transporter après une avant-midi de courses. Dans un service bien sûr... les liens et les échanges sont encore plus intenses...
Le mode d'emploi
Quand un taxi vous donne le temps qu'il lui faut avant son arrivée, faites vos calculs, et souvent multipliez par trois le nombre de minutes en prévenant les habitants de la maison. Le conducteur risque de vous appeler même à des heures indues. Prendre un taxi à Beyrouth, c'est prendre de petits risques, mais d'ordre pratique. Et parfois, faire de belles rencontres avec l'âme de la ville. Certaines choses restent indémodables et éternelles. Comme la simplicité de ces chauffeurs et la tendresse qu'ils inspirent.
Reste enfin l'option Uber, découverte révolutionnaire du XXIe siècle, aux multiples pilotes anonymes. Efficace, elle demeure toutefois dépourvue du charme désuet de notre carrosse national.
Pour mémoire
Les taxis libanais échappent à l'« uberisation »
Chez nous ou chez euxIl existe deux façons de prendre un taxi : se rendre à une station de taxis et faire la queue pour en avoir un, exercice discipliné et courant dans le monde (civilisé), à chacun son tour. Ou bien, tout simplement, les héler dans la rue. Il suffit pour cela de lever le bras, de leur...

