Impact Journalism Day

Éducation

Reconnecter les petits Libanais, Syriens et Irakiens à leur patrimoine : la mission de Biladi

IJD

De Nimroud à Palmyre, le patrimoine archéologique syrien et irakien subit la guerre de plein fouet. Face au drame, une ONG libanaise a lancé une contre-offensive : sensibiliser les enfants de la région à l'importance de leur patrimoine. Un investissement sur le long terme, une histoire de dignité et d'identité.

Anne ILCINKAS | L'Orient-Le Jour/LIBAN
25/06/2016

Mai 2012, Smar Jbeil, Liban. Au milieu des ruines du château fort croisé de Chmor Kbal, une trentaine d'enfants découvrent, émerveillés, les vestiges d'un donjon, de meurtrières et d'autres murailles datant de plus de 900 ans. Emmenés par un jeune guide passionné, ces élèves libanais de 12-13 ans vivent un véritable voyage dans le temps. Déguisés en rois, reines, chevaliers ou paysans, les voilà qui ressuscitent par des saynètes la vie de château.

 

 

 


Reconnecter les jeunes Libanais à leur patrimoine, c'est toute l'ambition et la mission que s'est donnée Joanne Farchakh Bajjaly avec Biladi, l'ONG qu'elle a fondée en 2005. «En organisant des sorties éducatives et ludiques sur différents sites à travers le Liban, nous voulons insuffler de la vie dans l'apprentissage de l'histoire.» La directrice de Biladi en est convaincue, la protection du patrimoine passe par l'éducation. «Les lois ne suffisent pas, dit-elle, surtout en période de guerre.»


Pour cette Libanaise d'une quarantaine d'années, le déclic a eu lieu en deux temps. D'abord en 1993, au sortir de la guerre civile libanaise, quand, étudiante en archéologie, elle participe à des fouilles à Beyrouth. «On travaillait sur un chantier pendant sept ou huit mois, puis un bulldozer venait tout raser, pour "reconstruire la ville". J'ai vu des colonnes romaines réduites en tas de cailloux.»


Elle décide alors de trouver des moyens de sauver ces trésors. Cette quête passe par la Syrie, en paix à l'époque, puis plus tard par l'Irak en guerre. À Bagdad, elle rencontre Brahim. En 2003, ce pianiste irakien, ayant appris que le musée de Bagdad était la proie des pillards, s'y est rué pour récupérer une statue assyrienne. Après l'avoir cachée chez lui pendant deux semaines, il l'a rendue aux autorités. «Il l'a sauvée car, enfant, il avait visité le musée et avait aimé cette statue.» Cette histoire entraîne la naissance de Biladi.
À partir de ses recherches empiriques et de ses expériences de terrain dans trois contextes différents (postguerre à Beyrouth, paix en Syrie, guerre en Irak), Joanne Farchakh élabore des programmes pédagogiques d'éducation au patrimoine.


En lançant son projet, l'archéologue s'attendait à des difficultés d'ordre logistique. Mais les barrières sont dans les têtes. « Les enfants ont reçu en héritage des peurs ancrées en nous à la suite de la guerre civile (1975-1990). Musulmans ou chrétiens, le refus de l'autre est prégnant chez les enfants, sans qu'ils en connaissent précisément la raison. Certains refusent de visiter les «lieux de l'autre», cathédrale ou mosquée. Avec nos sorties, nous essayons de lutter contre ce cloisonnement.» Depuis 2005, plus de 30000 petits Libanais ont participé aux circuits éducatifs de Biladi à travers le Liban.


Août 2015, Jounieh, nord de Beyrouth. Dans la cour d'une église résonnent des clameurs joyeuses et enfantines. Des petits Syriens font rouler avec enthousiasme une voiturette sur une carte géante de la Syrie, des rives de l'Euphrate à Palmyre, en passant par Alep. Dans un bâtiment adjacent, un groupe découvre le fonctionnement des norias de Hama tandis que des jeunes filles construisent la citadelle d'Alep avec des blocs de bois. «Je me souviens y avoir été, avant la guerre», lance Aïcha, 13 ans. À ses côtés, Mariam découvre ce trésor du patrimoine syrien. Aïcha et Mariam font partie d'un groupe de petits réfugiés syriens qui participent à «Syria in my mind» (La Syrie dans mon esprit), un programme pédagogique mis en œuvre par Biladi en 2013, en coopération avec la fondation italienne Avsi et financé par l'Unicef. Là encore, le but est de recréer un lien positif, autre que celui de la guerre, des larmes et de la peur, entre ces enfants et leur pays d'origine. Près de 52% de plus d'un million de Syriens enregistrés au Liban par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ont moins de 18 ans. Une «génération perdue», selon l'Unicef.

 

 

 


Aujourd'hui, la guerre en Syrie est dans sa 6e année. Plus de 900 monuments ou sites archéologiques ont été endommagés ou détruits. Lorsqu'ils ne sont pas réduits en poussière par les bombardements ou les bulldozers, ils sont pillés. En Irak, la situation n'est pas moins préoccupante, avec la destruction du patrimoine de la Mésopotamie, site après site. «Depuis les grandes conquêtes, comme celle d'Alexandre le Grand, le patrimoine de la région n'a jamais été autant menacé, affirme Mme Farchakh. Ces civilisations détruisaient mais reconstruisait à leur image. Daech (acronyme arabe du groupe jihadiste État islamique, NDLR) détruit, de manière planifiée, pour ne laisser que du néant. Leur stratégie est d'anéantir les peuples dans leur présent et leur passé, pour contrôler l'avenir. Il est urgent que les jeunes générations de réfugiés connaissent leur patrimoine, sinon elles risquent d'entrer dans un processus d'autodestruction massif, lors de leur retour dans leur pays d'origine.»


Plus de 2500 enfants syriens réfugiés au Liban ont déjà bénéficié de Syria in my Mind. Aujourd'hui, Joanne Farchakh estime qu'il y a urgence à voir plus grand et souhaite qu'à la rentrée prochaine, le programme inclue des élèves libanais, mais aussi irakiens. L'objectif est de faire connaître à chacun son propre patrimoine et celui des autres pays de la région. «Cela va enrichir l'ensemble des enfants et développer un respect mutuel du patrimoine de l'autre et donc de l'identité de l'autre, estime la présidente de Biladi. Nous voulons briser cette image du petit réfugié dépourvu de tout. Chaque réfugié est porteur d'un patrimoine millénaire, inestimable. Nous voulons rendre aux réfugiés irakiens et syriens leur dignité et leur identité propre.»

 

Voir aussi

 

 

 

 

 

 

 

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De Nimroud à Palmyre, le patrimoine archéologique syrien et irakien subit la guerre de plein fouet. Face au drame, une ONG libanaise a lancé une contre-offensive : sensibiliser les enfants de la région à l'importance de leur patrimoine. Un investissement sur le long terme, une histoire de dignité et d'identité.

Anne ILCINKAS | L'Orient-Le Jour/LIBAN
25/06/2016

Mai 2012, Smar Jbeil, Liban. Au milieu des ruines du château fort croisé de Chmor Kbal, une trentaine d'enfants découvrent, émerveillés, les vestiges d'un donjon, de meurtrières et d'autres murailles datant de plus de 900 ans. Emmenés par un jeune guide passionné, ces élèves libanais de 12-13 ans vivent un véritable voyage dans le temps. Déguisés en rois, reines, chevaliers ou paysans, les voilà qui ressuscitent par des saynètes la vie de château.

 

 

 


Reconnecter les jeunes Libanais à leur patrimoine, c'est toute l'ambition et la mission que s'est donnée Joanne Farchakh Bajjaly avec Biladi, l'ONG qu'elle a fondée en 2005. «En organisant des sorties éducatives et ludiques sur différents sites à travers le Liban, nous voulons insuffler de la vie dans l'apprentissage de l'histoire.» La directrice de Biladi en est convaincue, la protection du patrimoine passe par l'éducation. «Les lois ne suffisent pas, dit-elle, surtout en période de guerre.»


Pour cette Libanaise d'une quarantaine d'années, le déclic a eu lieu en deux temps. D'abord en 1993, au sortir de la guerre civile libanaise, quand, étudiante en archéologie, elle participe à des fouilles à Beyrouth. «On travaillait sur un chantier pendant sept ou huit mois, puis un bulldozer venait tout raser, pour "reconstruire la ville". J'ai vu des colonnes romaines réduites en tas de cailloux.»


Elle décide alors de trouver des moyens de sauver ces trésors. Cette quête passe par la Syrie, en paix à l'époque, puis plus tard par l'Irak en guerre. À Bagdad, elle rencontre Brahim. En 2003, ce pianiste irakien, ayant appris que le musée de Bagdad était la proie des pillards, s'y est rué pour récupérer une statue assyrienne. Après l'avoir cachée chez lui pendant deux semaines, il l'a rendue aux autorités. «Il l'a sauvée car, enfant, il avait visité le musée et avait aimé cette statue.» Cette histoire entraîne la naissance de Biladi.
À partir de ses recherches empiriques et de ses expériences de terrain dans trois contextes différents (postguerre à Beyrouth, paix en Syrie, guerre en Irak), Joanne Farchakh élabore des programmes pédagogiques d'éducation au patrimoine.


En lançant son projet, l'archéologue s'attendait à des difficultés d'ordre logistique. Mais les barrières sont dans les têtes. « Les enfants ont reçu en héritage des peurs ancrées en nous à la suite de la guerre civile (1975-1990). Musulmans ou chrétiens, le refus de l'autre est prégnant chez les enfants, sans qu'ils en connaissent précisément la raison. Certains refusent de visiter les «lieux de l'autre», cathédrale ou mosquée. Avec nos sorties, nous essayons de lutter contre ce cloisonnement.» Depuis 2005, plus de 30000 petits Libanais ont participé aux circuits éducatifs de Biladi à travers le Liban.


Août 2015, Jounieh, nord de Beyrouth. Dans la cour d'une église résonnent des clameurs joyeuses et enfantines. Des petits Syriens font rouler avec enthousiasme une voiturette sur une carte géante de la Syrie, des rives de l'Euphrate à Palmyre, en passant par Alep. Dans un bâtiment adjacent, un groupe découvre le fonctionnement des norias de Hama tandis que des jeunes filles construisent la citadelle d'Alep avec des blocs de bois. «Je me souviens y avoir été, avant la guerre», lance Aïcha, 13 ans. À ses côtés, Mariam découvre ce trésor du patrimoine syrien. Aïcha et Mariam font partie d'un groupe de petits réfugiés syriens qui participent à «Syria in my mind» (La Syrie dans mon esprit), un programme pédagogique mis en œuvre par Biladi en 2013, en coopération avec la fondation italienne Avsi et financé par l'Unicef. Là encore, le but est de recréer un lien positif, autre que celui de la guerre, des larmes et de la peur, entre ces enfants et leur pays d'origine. Près de 52% de plus d'un million de Syriens enregistrés au Liban par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ont moins de 18 ans. Une «génération perdue», selon l'Unicef.

 

 

 


Aujourd'hui, la guerre en Syrie est dans sa 6e année. Plus de 900 monuments ou sites archéologiques ont été endommagés ou détruits. Lorsqu'ils ne sont pas réduits en poussière par les bombardements ou les bulldozers, ils sont pillés. En Irak, la situation n'est pas moins préoccupante, avec la destruction du patrimoine de la Mésopotamie, site après site. «Depuis les grandes conquêtes, comme celle d'Alexandre le Grand, le patrimoine de la région n'a jamais été autant menacé, affirme Mme Farchakh. Ces civilisations détruisaient mais reconstruisait à leur image. Daech (acronyme arabe du groupe jihadiste État islamique, NDLR) détruit, de manière planifiée, pour ne laisser que du néant. Leur stratégie est d'anéantir les peuples dans leur présent et leur passé, pour contrôler l'avenir. Il est urgent que les jeunes générations de réfugiés connaissent leur patrimoine, sinon elles risquent d'entrer dans un processus d'autodestruction massif, lors de leur retour dans leur pays d'origine.»


Plus de 2500 enfants syriens réfugiés au Liban ont déjà bénéficié de Syria in my Mind. Aujourd'hui, Joanne Farchakh estime qu'il y a urgence à voir plus grand et souhaite qu'à la rentrée prochaine, le programme inclue des élèves libanais, mais aussi irakiens. L'objectif est de faire connaître à chacun son propre patrimoine et celui des autres pays de la région. «Cela va enrichir l'ensemble des enfants et développer un respect mutuel du patrimoine de l'autre et donc de l'identité de l'autre, estime la présidente de Biladi. Nous voulons briser cette image du petit réfugié dépourvu de tout. Chaque réfugié est porteur d'un patrimoine millénaire, inestimable. Nous voulons rendre aux réfugiés irakiens et syriens leur dignité et leur identité propre.»

 

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