Marcello Carrozzini dénonce, à travers ses toiles, ses sculptures et son installation ludique en couleurs baroques, le crime du dernier éléphant sur terre.
L'idée était pourtant bonne. Celle de faire revivre, l'espace d'un mois, une maison délaissée vouée à disparaître. Sept artistes de nationalité étrangère – la plupart académiciens (professeurs de théâtre, de chant ou d'art) résidant à Beyrouth – ont conçu des installations en scènes d'intérieur ou chimériques, destinées à traduire leur attente d'une ville en mutation ou en perpétuelle reconstruction.
L'étrangeté des murs
L'idée était pourtant bonne, par sa primauté, son originalité et sa portée, mais l'inconstance de la créativité suscite dans la déambulation tantôt émerveillement, tantôt monotonie et questionnement. Certaines pièces retiendront l'attention du visiteur ; d'autres le laisseront coi, telles que les formes abstraites de Gianna Dispenza, qui tendent à déranger tant par leur matière que par l'idée à laquelle l'artiste se réfère. Quant aux miroirs de Niloufar Afnan, ils n'ont d'onirique que leurs titres, mais interpellent quand même par la technique de leur réalisation.
Les angoisses ou les espoirs des artistes sont déclinés à travers leurs visions particulières, pour dénoncer l'étrangeté d'une ville qui a conquis leurs cœurs et l'absurdité du choix. Celui du chaos, que tous les citoyens libanais expérimentent, ou de Beyrouth comme ville pour s'y établir. Les artistes s'emparent d'une pièce pour retranscrire leur relation avec la capitale, et marquent ainsi leurs témoignages. Mus par une pensée visuelle, ils puisent leurs références dans un vécu qui ne suit aucune logique, si ce n'est celle d'un prétexte, celui de s'interroger sur leur détermination, leur raison d'être dans un pays qui n'est pas le leur et qu'ils aiment à s'approprier. Et nous convient à une balade à travers sept chambres qui laisse le visiteur vaciller entre la compréhension (ou pas) du visuel et son esthétique déconcertante.
Un chiffre révélateur
Quand on dit sept, on pense immédiatement aux sept jours de la semaine, aux sept planètes du système solaire, aux sept merveilles du monde, aux sept couleurs de l'arc-en-ciel ou au septième art. Mais sept est aussi le nombre des états qui permettent le passage de la terre à un monde meilleur. Un voyage que le visiteur réussit à faire grâce à Marcello Carrozzini, artiste italien établi au Liban depuis 16 ans et qui, par ses toiles, ses sculptures et son installation ludique en couleurs baroques, dénonce le crime du dernier éléphant sur terre. L'éléphant qui représente la terre, mais aussi le foyer, est en voie de disparition. Il renvoie à l'idée de toutes les demeures libanaises que l'on s'acharne à remplacer par des tours arrogantes. Bang est le dernier bruit que cet animal entendra avant de rejoindre le monde des ténèbres.
Dans la pièce d'à côté, une ombre gigantesque en matière désespérément noire occupe tout l'espace. Ieva Saudargaite, artiste lithuanienne, n'entend plus le chant des oiseaux, le rire des enfants dans la rue, le bruissement des feuilles. Les voitures des convois des politiciens occupent, pour elle, tout l'espace sonore de la ville, et le noir métallique tout son espace visuel et obstrue le regard des passants en semant la peur sur leur passage. Comme dans une démarche thérapeutique, l'artiste invite le visiteur à pénétrer l'espace de ces carrosses funéraires et tente ainsi de rendre compte du vide abyssal qui les habite, le vide de la vie politique et celui du « paraître » avant d' « être ». Le rétroviseur placé face à l'engin positionne le spectateur à la place du conducteur, et l'angoisse est ainsi exorcisée. Lee Frederix, Américain établi au Liban de son propre gré, vit et partage son expérience avec Beyrouth comme piège. Celui que la ville a exercé sur lui. Inspiré par la légende de Gilgamesh qui s'est trouvé contraint de piéger Enkidu pour mieux le contrôler, il décrit, par une installation toute en verticales et horizontales de bois, un intérieur ou une ville desquels il a du mal à s'arracher.
Des espaces verts inexistants d'Ana Serrano, au pain traditionnel (markouk) que Cornelia Krafft a superbement monté dans une installation lumineuse et qui renvoie à la solitude humaine, 7 Rooms 7 Artists est une balade à faire à travers les regards de ces artistes qui secouent la conscience, celle de vivre dans une ville engrangée de
paradoxes.
*« 7 Rooms 7 Artists – Beirut Conversations », Art House Beyrouth, Mar Mikhaël, jusqu'au 30 juin.
L'étrangeté des mursL'idée était pourtant bonne, par sa primauté, son originalité et sa portée, mais l'inconstance de la créativité suscite dans la déambulation tantôt émerveillement, tantôt monotonie et questionnement. Certaines pièces retiendront l'attention du visiteur ; d'autres le laisseront coi, telles que les formes abstraites de Gianna Dispenza, qui tendent à déranger tant par leur matière...

