Illustration Salim Azzam
Pour Salim Azzam, Bater est plus que son village natal. C'est le centre de son monde, de son univers créatif. Le terreau d'où ce dessinateur-narrateur de 24 ans puise les histoires et personnages de ses illustrations qu'il poste sur Instagram. Sur son compte entièrement dédié à ce coin de montagne du Chouf, ses illustrations d'une rafraîchissante authenticité provoquent assez vite une sorte d'addiction.
« Bater est, en fait, le tout dernier village du Mont-Liban au Chouf », indique le jeune homme, aux lunettes rondes, un faux air de Harry Potter et ce charmant accent druze... « Perché sur une falaise donnant sur un ravin, c'est un coin encore préservé, avec ses nombreux vergers de clémentines et ses habitants farouchement attachés à leurs coutumes », poursuit-il. Et de raconter, dans un large sourire attendri, qu'à Bater on vit encore au rythme des saisons, on prépare la mouné, on privilégie le pain cuit au saj, on sirote le maté tranquillement assis au balcon... L'activité principale des hommes est l'agriculture. Tandis que les femmes s'adonnent, elles, au tricot, à la broderie et à la couture. Bref, dans ce village où les voisins se retrouvent au cours de veillées chez les uns et les autres, la tradition orale et les plaisirs désuets sont encore de mise.
C'est dans cette ambiance simple et chaleureuse que Salim Azzam a passé toute son enfance. « Mon père était souvent absent, pour cause de travail à l'étranger. Avec mon frère, mes sœurs et ma mère, nous formions un cocon familial très soudé. J'ai ainsi grandi entouré de nature, d'amour et d'histoires, confie-t-il. Et, continuellement, en train de dessiner les paysages environnants. »
L'envol de Doueik
À l'heure du choix professionnel, il décide tout naturellement de suivre des études de graphisme à l'Université libanaise. À Beyrouth évidemment, où « n'ayant jusque-là quasiment jamais mis les pieds, je me suis retrouvé en véritable incarnation de Doueik* », dit-il avec autodérision. Il s'acclimate tant et si bien à la ville, qu'une fois son diplôme en poche, il décide d'élargir ses horizons et s'envole pour le Canada, à Edmonton, pour décrocher un master à la University of Alberta. « C'est là que j'ai découvert les notions de cocréation, de design participatif et de graphisme d'utilité publique. J'ai réalisé que l'illustration pouvait véhiculer des valeurs et des responsabilités. Et cette conscience d'agir sur le territoire social a trouvé un écho chez moi, avec l'envie de mettre mon art non pas uniquement au service des marques et des produits commerciaux, mais aussi et surtout au service de l'humain. À commencer par ceux qui m'entourent », confie-t-il. Une conception mise en pratique dès son projet de fin d'études qu'il développe autour des gens de son village. « À travers le dessin, ce langage universel, j'ai voulu être le porte-parole de mes proches, de ma famille, de mes voisins. Bien qu'étant analphabètes, ils n'en ont pas moins une profonde intelligence de la vie et une vraie connaissance des cycles de la nature qui me semblait intéressante à diffuser. » Ce projet, pour lequel il était retourné s'immerger six mois à Bater évidemment, sera un tournant décisif dans ses plans de carrière. Alors qu'on lui offre un très bon job au Canada, le jeune graphiste décline la proposition pour revenir vivre au Liban. « Je ne voulais pas d'une existence confortable et sans motivation. J'ai préféré me sentir utile, contribuer à offrir quelque chose à ma communauté, à mon pays, quitte à prendre des risques. »
À Beyrouth, il commence par collaborer avec l'agence de publicité Léo Burnett avant de se mettre en free-lance pour pouvoir s'atteler à son grand dessein : consacrer un compte Instagram à Bater et ses habitants. Un compte qu'il nourrit quasi quotidiennement d'illustrations inspirées de ses visites hebdomadaires au village. Car chaque week-end, qu'il pleuve ou qu'il vente, ce Beyrouthin d'adoption fait une heure trente de trajet pour rejoindre son coin de paradis. Et y retrouver Oum Sleiman, qui fait du pain au saj, la belle Hayat, au sourire radieux, Aïda, la brave couturière, cheikh Amine Kassem, le sage et poète de 84 printemps, ou encore Bou Saïd, le centenaire, et surtout Najwa, sa maman qui porte encore le long voile blanc. « Elle est mon modèle, mon inspiration. C'est d'elle que je tiens mon sens civique et mon attachement à la nature et au patrimoine », dit-il.
La vie de village pour 4 000 followers
Au village, Salim Azzam passe des heures à bavarder avec les uns et les autres, les observe et les aide dans leurs activités quotidiennes (récolte, fabrication du savon, préparation de la mouné...). Et surtout, il écoute avec bonheur les histoires des aînés pour ensuite retranscrire toute cette ambiance et ce mode de vie en sketches d'une rafraîchissante poésie colorée. Grâce aux charmantes illustrations qu'il poste sur son fil et qu'il accompagne de sympathiques et attendrissants textes narratifs, ce Bateriote a déjà fait connaître son village à ses presque 4 000 followers. Tout comme il contribue à préserver, en les documentant, ses traditions et ses coutumes.
Et puis, entre deux dessins, il glisse de vraies photos de ses personnages. « Une manière de leur donner une visibilité et de leur apporter un sentiment de valorisation », affirme ce jeune homme sensible. Lequel utilise tout ce qu'on lui propose pour servir de tremplin au développement social et humain de son village. Ainsi, sélectionné cette année par la fondation Starch qui promeut les jeunes talents, il a conçu, sous son parrainage, une petite collection de vêtements d'esprit un peu rétro, un peu années cinquante (jupes corolles et chemisiers) intégrant quelques-unes de ses illustrations brodées. Évidemment, il a confié le travail de broderie aux dentellières et brodeuses de Bater. « J'ai même tenu à acheter les fils de chez le mercier du village », précise-t-il dans un large sourire. La collection, qui a été présentée récemment au cours d'un défilé dans le cadre des Design Days de Dubaï, sera lancée à Beyrouth dans l'un des espaces de Saifi village, ce 21 avril. Une façon, parmi de nombreuses autres en cours, qu'a trouvé Salim Azzam pour redonner à sa communauté, à son village tout le bien qu'ils lui ont donné !
*Personnage mythique du villageois libanais débarquant en ville.
« Bater est, en fait, le tout dernier village du Mont-Liban au Chouf », indique le jeune homme, aux lunettes rondes, un faux air de Harry Potter et ce charmant accent druze... « Perché sur une falaise donnant sur un ravin, c'est un coin encore préservé, avec ses nombreux vergers de clémentines et ses habitants farouchement attachés à leurs coutumes », poursuit-il. Et de raconter, dans un large sourire attendri,...


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