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Culture

Fuir mon corps de peur qu’il ne me bouffe

Gainsbourg... Forever / Ses cinémas
02/03/2016

C'est un homme qui a décidé de ne (re)garder que son étoile. Sauf que celle, jaune, immonde, qu'il était obligé d'exhiber gamin est devenue, pile à ses 30 ans, en 1958, la bonne. Diablement intelligent, atrocement doué, il a fait en sorte qu'elle ne le quitte pas, cette bonne étoile, à chacun de ses pas ; à chaque fois qu'il déstructurait des mots ou des notes de musique, qu'il les recyclait, démiurge infini, pour en réinventer d'autres, somptueux et enflammés ; à chaque fois qu'il peignait, puis châtrait ses toiles, puis repeignait, comme un voleur, en cachette, quasiment horrifié par son méfait ; à chaque fois, enfin, qu'il se mettait en hyperscène, provocateur perché, intoxiqué jusqu'à l'os, cœur tendre comme personne et terriblement conscient de la rachitique frontière entre ses postures, inouïes de beautés sales, et d'impardonnables impostures.
Amoureuse, cette bonne étoile, ange gardien aux seins de bakélite, ne l'a jamais quitté.
Sauf quand Serge Gainsbourg prenait la caméra. Quand, Castafiore géniale mais infiniment orgueilleuse et têtue, il s'obstinait à filmer. Quand, seul contre tous, il étouffait dans sa novlangue fabuleuse et ses fa sol la si chipés ici et là et superbement anamorphosées. Quand il rêvait d'Everest à la hauteur de son talent : l'image, cette terra incognita qu'il était sûr de redécouvrir et de retailler à sa démesure. Quand il se répétait, devant ses miroirs concaves, qu'il était/serait Poe, Bach, Christophe Colomb et Da Vinci réunis, et que pour cela, un univers et un seul se (pro)posait à lui : le cinéma. Cette matrice idéale pour qu'enfin son objectif soit atteint : la surexposition universelle de ses obsessions. C'est-à-dire l'amour fol et sublime (entre un petit poisson et un petit oiseau) et l'amour physique et sans issue (et ses cinquante mille nuances de black and pink). C'est-à-dire le cœur et le cul (avec, rarement, une ou deux incursions timides du cerveau) à la fois salvateurs et métastasés, souillés et rédempteurs, ailes et boulets, qu'il veut nécessairement complémentaires et qui s'imposent, ou qu'il impose, infiniment antagonistes. Gainsbourg/Gainsbarre/Jekyll/Hyde était tellement clivé.
Ses obsessions, il leur a donné quatre écrins boursouflés d'eczémas, quatre films en quatorze ans. Trois sont tellement ratés qu'ils ont fini par se cacher, poussés par des fans transis d'amour et de myopie, dans un cabinet de monstruosités-boîte bunuelienne (Équateur, Charlotte For Ever et Stan The Flasher). Et le dernier-premier est une météorite : Je t'aime moi non plus, alpha et oméga de ses fantasmes polymorphes, ode mi-Loüys mi-Bataille à la sodomie, seule vectrice, finalement, d'une communion organique dans une benne à ordures entre cette femme-petit garçon dont il était raide dingue (Jane Birkin) et cet homme-femme fatale qu'il n'aurait pas détesté être (Joe Dallesandro).
Parce que s'il y a une chose à retenir, conserver et chérir des obsessions de Serge Gainsbourg et, par-delà, de son cinéma, c'est son rapport, cannibale, au corps. Celui de sa femme, de sa fille en pleine puberté, des loly-céennes, d'un quinquagénaire libidineux. Le corps. Le sien, surtout. D'une banalité affolante, presque carrément laid, et que seule une caméra amoureuse pouvait sauver, comme on transformerait un crapaud en prince charmant.
Parce que, et Spinoza avait tout compris, personne au monde ne sait ce dont un corps est capable.

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