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Culture

Tourn(i)er autour du soleil

Disparition
20/01/2016


C'est l'histoire de nous. Sans cesse recommencée, sans cesse revécue, sans cesse saignée ; la même, mais avec des décors, des costumes, des temps, des lieux et des personnages à chaque fois déstructurés, magnifiés, réinventés. Nous. Nous les humains. Somptueux et pathétiques à la fois, nous voulons, constamment, toutes les choses et tous leurs contraires en même temps, ici et maintenant. Nous les humains. Embourbés dans nos besoins et, pire que tout, nos convoitises – nos pulsions. Nous les humains. Parfois atrocement inhumains, nous cassons tout ce que nous touchons, à commencer par nous-mêmes : each man kills the things he loves. Nous les humains. Paresseux, orgueilleux, gourmands, sexuellement incontrôlables, avares, colériques et envieux, mais tellement, tellement fragiles et beaux et écorchés et braves et... adorables.


Géant parmi les géants, Michel Tournier s'est regardé et nous a regardés pendant plus de neuf décennies. Il a creusé, à mains nues, dans le calcaire et le marbre et le sable et la boue qui nous font et nous défont et, chaque fois, a raconté ce toi, ce moi, ce nous, énigmes sphingiennes absolues depuis Ève et Adam. Nous.
L'axiome Tournier était simple, imparable, indiscutable. De la pure mathématique humaine. Nous sommes tous victimes et bourreaux à la fois, blessure et baume, monstre et saint(e), ogre et sauveur. Nous sommes tous des bêtes sociales convaincues que l'enfer, c'est l'autre, ou les autres. Nous sommes tous glués à nos racines mais persuadés que l'herbe est toujours infiniment plus verte là-bas, obsédés par l'ailleurs, chavirés par nos incoercibles et parfois mortifères, viscontiennes tentations de Venise. Nous sommes tous en rupture – avec le réel surtout, surtout le réel... Nous sommes tous tour à tour, parfois en même temps, des Abel Tiffauges et des Ephraïm, des Robinson et des Vendredi, des Gilles (de Rais) et des Jeanne (d'Arc).


Une fois l'axiome posé, Michel Tournier s'amuse. Avec ses théorèmes, pasoliniens, euclidiens, peu importe : ils sont, encore et toujours, par-delà l'humanité de/en chacun de nous. Il charcute, opère et transplante, aussi borderline que nous, pour nous rappeler combien l'on doit aimer la nature, les colombes et le soleil ;
combien il est important, avant de fuir les hommes et de s'embastiller volontairement dans un presbytère de la vallée de Chevreuse ou dans un bunker d'angoisses et de peurs, de voyager, d'être tous les Idriss, les Gaspard, les Melchior, les Balthazar, et surtout les Taor du monde, de s'initier, littéralement ; combien la sexualité est finalement si peu de chose, inutile même, tellement mineure face aux sentiments ;
combien il serait bon de ne plus vouloir posséder l'autre, d'être Jean et Paul avant que de fantasmer le Jean-Paul ; combien il est indispensable d'être des passeurs, des transmetteurs, des courroies et des Pygmalion. Combien l'on devrait donner, avant d'exiger de recevoir. Combien, finalement, l'on devrait renoncer à répondre à cette question-virus : Est-ce que je peux/dois ? Et faire.

 

P.S. : s'il est une (petite, mais magistrale) œuvre de Michel Tournier à (re)découvrir, à part Le Roi des Aulnes, Vendredi ou Les Limbes du Pacifique, Les Météores, Gaspard, Melchior et Balthazar, Gilles et Jeanne ou La Goutte d'Or, c'est ce monologue, affolant de pureté et de simplicité de Monsieur Martin, ou monsieur tout-le-monde, et sa folie positive et rafraîchissante. Le texte s'appelle Le Fétichiste. Et il est infiniment solaire, infiniment Tournier.

 

Les mots pour le dire

Quelques réflexions de Michel Tournier :
– « Pour rester élégant quand on est malheureux, il n'y a rien de tel qu'un grand mythe. Une femme qui a une histoire d'adultère si elle pense à Tristan et Yseult, elle trouvera un réconfort, peut-être une justification, en même temps elle trouvera une leçon de grandeur, elle restera élégante, elle évitera les coups bas. Il n'y a rien de pire dans les relations humaines que les coups bas. »
– « Je m'oppose à un certain courant qui est un courant formel qui cherche à casser la structure du roman, la structure du langage. Par exemple, écrire tout un livre sans ponctuation, ça m'est totalement étranger. Pour moi, c'est trop littéraire, je ne suis pas littéraire d'origine, je suis un philosophe, un naturalisé, un romancier naturalisé. »
– « Il me faut la forme la plus ductile, c'est-à-dire celle qui atteindra le plus vite et le mieux le lecteur. Je vais vers le concret le plus épars, je veux écrire des romans qui sentent le feu de bois, le poil de chien mouillé, qui aient le goût des marrons chauds, qui évoquent l'automne, la neige, la chair, l'odeur de chair. »
– « Répondre à des commandes (NDLR : littéraires) est une bonne chose, ça vous oblige à travailler et vous empêche de traîner. Les gens ne se rendent pas compte de la solitude de l'écrivain. »
– « J'ai dédié (NDLR : mon roman pour adultes) Eléazar à une petite fille de onze ans et je vais juger mon roman d'après elle : s'il lui tombe des mains, j'estimerai qu'il est raté. »
– « Quand François Nourissier (ancien président du jury Goncourt, aujourd'hui décédé, NDLR) perd un manuscrit, il en fait un roman. Moi, je pourrais perdre tout ce qu'on veut, une maison, mes amis, je n'écrirais jamais rien sur le sujet. Ma vie privée ne m'inspire pas, elle n'est pas inintéressante mais je n'en tire aucun suc littéraire. Ce qu'il me faut, c'est Moïse ! »
– « J'ai une immense admiration pour Émile Ajar mais malheureusement je suis trop sec (pour écrire des romans sous pseudonyme, NDLR). Pensez que cet animal de Romain Gary a pendant sept ans poursuivi ses deux carrières... Je suis d'une stérilité terrible. »
– « J'ai fait des dizaines d'émissions à la télévision sur la photographie à l'époque où il y avait des monstres sacrés (Brassaï, Lartigue, Bill Brandt), j'ai été un des créateurs des Rencontres internationales d'Arles, eh bien je suis maintenant persuadé de la dangerosité et de la nocivité de l'image. »

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