Comme un rituel incantatoire ou sacrificiel, une cinquantaine de danseurs entreprennent une ronde infernale sur un tempo démoniaqueز Photo Michel Sayegh
Il y a presque 43 ans, Maurice Béjart avait tétanisé le public à Baalbeck. Comme un parfum pénétrant, on retrouve aujourd'hui sa touche audacieuse, libre et néoclassique, pour une danse alliant sensualité, rigueur, fantaisie et panache sur les planches du Casino du Liban, sous la direction de Gil Roman.
Telles un rendez-vous attendu, les retrouvailles du chorégraphe iconoclaste (Piaf, Une étude pour une dame aux camélias, l'emblématique et mythique Boléro de Ravel) et un opus de Gil Roman (Impromptu pour Beyrouth) à travers Béjart Ballet Lausanne, la prolongation et le prolongement de la pérennité de l'esprit du maître qui a donné naissance à l'inoubliable Sacre du printemps.
Sur une scène nue, balayée par les faisceaux lumineux, mises à part de grandes photos en noir et blanc de la « Môme », hommage à la grande dame des variétés françaises. Elle qui a tant aimé les hommes, une brochette de jeunes gens pour lui tourner autour et lui faire la cour. En toute véhémente courtoisie !
En chemisette, en costard, en slip, en maillot, torses nus, en chausson rouge, en goguette de clown. Leste farandole de l'amour, inégale dans son pouvoir de séduction, où, entre Lucien, la Java et la voix humaine de Cocteau, tourbillonne la voix merveilleuse d'Édith. Toujours captivante dans ses intonations et sa mélodie.
Magistrale est la dernière séquence pour ce tube planétaire et indémodable qui lui colle à la peau (et celui du public ! ): « Non, Je ne regrette rien. » Nous non plus, et à jamais...
Une belle jeunesse, d'essence masculine, ventre plat, fesses rebondies, jambes cavalières, muscles turgescents. Une jeunesse vibrante de vie, au geste élégant et vif. Pour traduire le désir et les aléas des passions qui consument. Diablement !
Déshabillez-la
Pour prendre le relais, une dame aux camélias. Abruptement ou tendrement déshabillée de ses atours aguicheurs par des hommes-vautours en noir. Blanche, blafarde, d'un teint opalescent, telle une Ophélie hagarde et perdue, elle est avalée par un fauteuil rouge goulu comme une bouche carnassière béante. Moderne et altière dans son approche est cette ébauche d'une déchue aux jambes divinement fuselées et aux attitudes d'une sculpture aux ailes déployées, fendant l'air en toute touchante impunité. Surtout avec le choix pointu de cette musique de Chopin et de Francesco Cilea.
Petit intermède et reprise avec cet Impromptu pour Beyrouth, inspiré sans doute d'une mégacité alliant opulence et poussière, monolithes et demeures branlantes, culture et analphabétisme. Un septuor de danseurs(ses) pour une invocation pour la paix et l'espoir.
Bacchanales guerrières en amazones d'une ville à conflit ouvert, cette danse à l'érotisme intense et sauvage ouvre la voie aux rêves et à un imaginaire tissé d'un orientalisme à peine reconnaissable. Ni Schéhérazade, ni sultanes, ni naïades méditerranéennes, mais tout cela à la fois que ces jeunes femmes cheveux au vent, yeux ardents, poignets souples comme des bracelets de lianes et mains aux mouvements de colombe. Pour sauver Orphée, un prince, une ville.
Un bel envol et un vibrant élan pour une cité qui n'en finit pas de déployer ses ondes de sirène capiteuse et forte, mais en détresse...
Et enfin le moment tant attendu. Le Boléro de Ravel dans toute sa splendeur et sa torride sensualité. Débridé, dionysiaque, déchaîné et précis dans sa gestuelle à la fois ample et millimétrée. Pour une catharsis collective.
Sous les spots, une estrade rouge baccarat où évolue en tout insolent érotisme une danseuse. Cela aurait très bien pu être aussi un danseur. Béjart a libéré la danse, entre autres monopoles, de ses exclusivités féminines. Et on sait l'enthousiasme et le délire des foules quand l'Argentin Jorge Donn exécutait ce morceau. Et prestation au-dessus de tout éloge pour l'étoile en Shiva donnant l'illusion de mille bras...
Tout autour, une cinquantaine de danseurs et de danseuses. En noir, hommes avec pantalon au torse nu, et femmes jupes longues de prêtresses antiques et boléros avec nombril à l'air. Comme un rituel incantatoire ou sacrificiel, sur la pulsation entêtante, obsessionnelle et fixe de la grande caisse, sur une mélodie plus orientale qu'espagnole, les danseurs entreprennent une ronde infernale sur un tempo démoniaque mais d'apparence soutenue et monodique.
Une tension intérieure qui habite les gens de la scène et, comme une flamme incendiaire, dans son accélération de toupie folle, dévore l'espace et le public. On en reste littéralement coi comme après le passage d'un météorite. C'est aussi ça le pouvoir de la danse : saisir le spectateur au collet jusqu'à l'essentiel, l'âme.
*Béjart Ballet Lausanne, sous la direction de Gil Roman, est présenté au Casino du Liban (Maameltein) jusqu'à ce samedi soir.


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