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Culture - Exposition

« Je m’appelle Ali et je rêve de quitter l’Irak »...

Comme une prière aux 99 noms d'Allah, les dessins-encre de Chine (et un film de 7 minutes) de l'artiste irakien Sadik Kwaish Alfraji sont exposés à la galerie Ayyam.

Telle une pellicule de film témoignant d’un pays livré à l’aboiement des armes... Le dessin a ici tous les atouts d’émotion et de dénonciation sociétale.

Expo-installation de l'artiste irakien Sadik Kwaish Alfraji, avec des tableaux cadrés et des centaines de minuscules dessins, tous nés de la fluidité, de la naïveté, du pointillisme, du tachisme et des sinuosités de l'encre de Chine remplissant les pages d'un carnet de notes. Chronique en noir et blanc, en images de l'enfance, dans sa plus déchirante banalité, sur les douleurs de la migration, de l'exode, de l'exil. Narration de ceux qui partent des foyers de misère et de violence, et de ceux qui restent dans le chaos et l'enfer.
Ainsi que, dans la même veine, dans la petite salle attenante, un film de 7 minutes. L'enfance, à tout prix, loin des tempêtes et des horreurs guerrières...

Pas de mots au cordeau, de pensées évasives ou méditatives. Mais une obsessionnelle fixation, une sorte de fantaisie enfantine, sur l'évasion, l'impérieux besoin de couper les amarres et de changer d'horizon. Avec des lignes, des silhouettes, des arbres, quelques toits, un monde recréé dans toute sa native innocence, des renards aux dents carnassières, des serpents aux langues bifides, une colombe, un Pégase, de frêles embarcations. Tout cela en un fouillis, un tendre gribouillis et un entrelacs de filaments et de points. Dans un désordre filandreux jailli de l'imaginaire d'un enfant. Et que traduit en images presque primitives un artiste inspiré.

Pour un discours imagé quêtant chaleur humaine, attachement, soustraction au fracas des combats insoutenables. Pour le besoin d'un coin de paix, de sécurité, de liberté, de vert paradis de l'enfance. Autant de dons naturels et élémentaires qui semblent être confisqués aux petits et jeunes Irakiens (et de tous les pays en conflit ouvert) en étau dans le funeste et macabre jeu des adultes et des nations.
En l'occurrence, pour illustrer cet état de situation et de personnage, Ali, neveu de l'artiste. Pour lui donner la parole, Safik Kwaish Alfraji, un artiste aux œuvres déjà dans plus d'un musée (British Museum de Londres, mais aussi à Novossibirsk en Russie, en Roumanie et récemment à Los Angeles et Houston). Dans un élan affectueux, il lui prête voix à travers son calame aux tracés simples, mais éloquents et émouvants. Comme un conte ou une comptine qui berce l'esprit. Pour une séparation où la tendresse, l'affection et la normalité d'une vie volent brutalement en éclats.
Ainsi vont et se tissent toutes les histoires de guerre et de carnages où les membres des familles sont soumis aux aléas les plus abjects, car sanguinaires. À travers une abondante écriture, comme un journal de bord tenu au quotidien, le dessin a ici tous les atouts d'émotion et de dénonciation sociétale. Une véritable ode picturale à l'enfance malmenée, blessée, frustrée, assassinée dans les bourgeons de sa jeunesse et ses fragiles premiers espoirs.

Tout a commencé par une anodine phrase écrite sur une missive « Je m'appelle Ali et je rêve de quitter l'Irak... ». Sadik Kwaish Alfraji l'a lue et s'en est emparé. Littéralement. Un pieux souhait qui est aussi le sien et exécuté. Mais lui, l'artiste exilé, incorrigible nostalgique rêve de revenir sur les rives du Tigre, à Bagdad, telle qu'il l'a connue autrefois : prospère, pacifiée, rayonnante.
Comment vivre l'enfance dans un pays où les armes, les explosions, la violence, la haine dictent les lois et imposent leur dictature ? L'Irak, le premier boulon qui a sauté dans le domino du monde arabe qui s'est écroulé comme un château de cartes brusquement sans assise ni équilibre, est ici la source d'inspiration de cet attachement rompu entre un oncle parti s'installer aux Pays-Bas et son neveu qui voudrait le rejoindre...
Une condamnation d'absence qui n'a que le dessin d'un bateau mis sur papier pour rêver de partir.

C'est cet échange épistolaire (qui n'en est pas un puisqu'il est à sens unique jusqu'à cette exposition où le public a en partage les sentiments et les désirs de vie des deux protagonistes correspondants), à travers des carnets de notes à la spirale métallique entortillée entre deux pages, que l'on voit défiler sur les murs de l'espace de la galerie. Telle une pellicule de film témoignant d'un pays livré à l'aboiement des armes. Entre imaginaire étoffé et vécu miséreux. Entre aspiration à la sérénité et emprisonnement dans un cachot.
Dans le même sillage d'images tourmentées et dans la pénombre d'une étroite salle de projection attenante, se poursuit ce récit vibrant de vie en un film grave qui émerge lentement vers la lumière. Un visage pris de profil, assailli par des ombres cauchemardesques, qui sèche ses larmes et dessine enfin un sourire heureux sur ses lèvres. Comme une salvatrice remontée en surface de l'eau après une noyade.

À part la beauté, la mobilité et la richesse de ces dessins, l'on savoure, en accompagnement, une superbe musique d'un classicisme moderne (Une prière et un mot) signée David Darling, violoncelliste et compositeur nord-américain qui a reçu en 2002 le Grammy Award pour son album Prayer for compassion.
Moment intense et ductile pour une belle alliance des images en noir et blanc et d'une musique qui entre à la pointe la plus invulnérable du cœur.

L'exposition « Driven by storms » (Emportés par les orages) – (the notebooks) de Sadik Kwaish Alfraji à la galerie Ayyam – (Beirut Tower-rue Zeitouné) se prolonge jusqu'au 9 janvier 2016.

 

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