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Culture - En Librairie

Sur le cœur battant du pays du Cèdre

Beyrouth, ville-pays, est passée au tamis de l'anthropologue Franck Mermier. Coup de sonde clinique pour un état des lieux.

Dans cet ouvrage, on en apprend des choses sur une ville habitée de paradoxes, d’équilibres et de faux équilibres.

Dans un récent ouvrage intitulé Récits de villes : d'Aden à Beyrouth publié chez Sindbad/Actes Sud (266 pages), Frank Mermier, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des sociétés arabo-musulmanes, se penche sur le cœur battant – avec combien d'interventions chirurgicales ! – du pays du Cèdre. Un regard entre celui d'Alexandre Najjar et de Samir Kassir, avec un prisme non littéraire ou culturel mais de pure science humaine. Non en poète ou en fin lettré (tout en n'ignorant guère cette dimension), mais en homme qui épluche en toute minutie documents et informations sociologiques. En témoignent, à la fin de l'ouvrage, les trente pages bibliographiques qui étayent sa plume et sa pensée.

On laisse de côté Aden et les conflits internes et externes qui l'ont ravagée pour ne garder que le tracé réservé à Beyrouth d'un destin radicalement transformé par la violence politique et communautaire. Illustrant ainsi de manière perceptible le statut de la ville dans l'Orient arabe comme espace disputé.
Territoire urbain changé en véritable champ de bataille, aujourd'hui plus que jamais, avec les incessantes manifestations aux actants bigarrés et de tout poil, pour de tonitruantes et désespérantes revendications sociales (plus que justifiées vu la décrépitude, l'effondrement et le délabrement ambiants) ainsi que pour l'inspection, la supervision et la comptabilisation de gouvernants peu fiables. Et qui ont montré davantage leurs failles et revers que leurs fructueuses réalisations.
Mais aussi ville-terrain déclarée objet de guerres plus silencieuses, plus masquées entre deux modes de vie concurrents, divergents. Contribuant, accélérant et soulignant, dans les deux cas, à reconfigurer les lieux et les centralités.

Franck Mermier, de mère libanaise, nommé de 2005 à 2009 directeur scientifique des études contemporaines à l'Institut français du Proche-Orient à Beyrouth, a vite fait de décrypter les strates d'une société exposée à plus d'un vent et plus d'une influence. À son actif, dans cette étape et expérience, Le Livre et la Ville : Beyrouth et l'édition arabe ainsi que l'ouvrage collectif Mémoires de guerres au Liban, 1975-1990 (avec Christophe Varin).
1975 : date charnière et bascule aux ondes de choc imprévisibles. Beyrouth change de visage et le pays, livré sans merci à une guerre aux contours imprécis, est lieu d'observation des transformations d'un Orient qui se disloque lentement.
Canons, mitraillettes et attentats se sont plus ou moins apaisés et, pour une reprise sans grande certitude, a surgi une vie nouvelle. Une vie qui en fait n'en est pas une et dont on traîne le boulet jusqu'à aujourd'hui. En témoignent ces mois chauds et malsains où gouvernants sans foi ni loi font face à une population de plus en plus démunie, malmenée et privée de ses droits les plus élémentaires. À tous points de vue.
Une population exposée à tous les manques, toutes les aberrations sociales et le mauvais fonctionnement des prestations publiques et civiles : routes bloquées et défoncées, embouteillages inadmissibles – pure perte pour tout rendement sérieux – circuits de paperasses administratives grippés par la vétusté, inflation sans frein, immondices carrément sur les trottoirs, eau au compte-gouttes, électricité prostatique et on en passe sur l'infinie liste des doléances, jamais prise en considération et aux solutions toujours jetées aux calendes grecques...

« Beyrouth, écrit l'auteur, rassemble la moitié de la population libanaise où les principales communautés confessionnelles du Liban font de son espace un enjeu de pouvoir et de représentation. C'est aussi parfois une ville déniée, la plupart de ses habitants affirmant appartenir à d'autres lieux... Les signes d'appartenance partisane marquent les territoires, les qualifient comme autant d'improbables bastions défendus par une jeunesse prompte à jouer aux vigiles de quartier, et donc de la communauté, et à parader en vélomoteur pour en délimiter les frontières ou pour faire des incursions en territoire adverse. »
Analyse fine d'une cité pas comme les autres et reflet amplificateur de tous les mouvements d'un Orient éclaté. Du départ des Syriens qui n'en gardent pas moins leurs sous-sbires en terre des cèdres à un centre-ville rebâti à coups de ruine des propriétés des citoyens, la ville est dans un courant de mouvance sans précédent.
Est-Ouest, « chez nous, chez eux », quartiers chiites, druzes, sunnites, chrétiens (maronites, orthodoxes, chaldéens, syriaques, arméniens), autant de désignations et d'expressions qui marquent l'histoire des remous sociaux. Des différenciations et des points communs, des colmatages, des clivages, des rejets, des fusions. Dans une continuation de cohabitation aux lignes toujours à redessiner.

Écrit dans une langue plus universitaire que populaire, cet ouvrage qui ne laisse rien à l'ombre est d'une sourcilleuse méticulosité historique et sociale. Avec, souvent, des détails savoureux. En exemple cette bataille du ciel, au cœur du centre-ville, entre cathédrale et mosquée...
On en apprend des choses sur une ville habitée d'une curieuse harmonie, de singularités, de paradoxes, d'équilibres et de faux équilibres. Et qui est loin encore de dire son dernier mot. Une ville aux contours imprécis qui n'en finit pas d'écrire son histoire...

« Récits de villes : d'Aden à Beyrouth » de Franck Mermier-Sindbad/Actes Sud est disponible à la librairie al-Bourj.

 

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