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Décryptage

Algérie : un conflit présidence-armée ?

La récente mise à l'écart par le président Bouteflika du puissant chef des services de renseignements, en place depuis plus de 25 ans, défraye la chronique de par l'aura mythique attribuée à ce corps de l'armée qui a toujours été considéré comme l'épine dorsale du régime.

Les avis des observateurs et acteurs de la scène politique restent mitigés sur la lecture qui doit être donnée à la récente mise à l'écart par le président algérien Abdel Aziz Bouteflika du puissant chef des services de renseignements, « le général Toufik ». Certains y voient un nouvel épisode dans un éternel recommencement de la guerre des clans qui, à la veille de l'indépendance, avait déchiré le Front de libération nationale (FLN) et dans laquelle l'armée, avec à sa tête l'ancien président Houari Boumediene, a joué un rôle décisif. D'autres avancent qu'il s'agit de réformes ordinaires s'inscrivant dans une restructuration de l'armée dictée par les nouveaux défis sécuritaires et militaires auxquels le pays est confronté. Dans ce sens, la piste d'un départ lié à l'âge reste plausible pour certains, vu que le nouveau patron des services de renseignements est, lui aussi, présenté comme un dur et un enfant de la boîte. Cependant, ce limogeage survient après une longue série de dérapages verbaux qui ont marqué, durant toute la période du règne de M. Bouteflika, la relation entre, d'une part, le président et certains de ses proches et, d'autre part, certains généraux qui étaient au commandement de l'armée durant les années 90 lorsque le terrorisme islamiste ravageait le pays.

Rappelons que M. Bouteflika avait entamé son premier mandat par le lancement de plusieurs missives en direction de l'armée. Il ne cessait d'assimiler son pouvoir, face à l'immixtion de certains hauts gradés dans ses prérogatives constitutionnelles, à celui de la reine d'Angleterre et ne ratait pas la moindre tribune pour descendre en flammes toute la doctrine de l'armée dans sa lutte contre le terrorisme islamiste. À contre-courant de ce que pensaient les généraux qui l'avaient « intronisé » en 1999, il considérait que la responsabilité du bain de sang qu'avait connu l'Algérie durant les années 90 incombait à l'armée et sa décision d'interrompre le processus électoral de 1991, lequel annonçait une imminente prise du pouvoir par le parti dissous du Front islamiste du salut (FIS). Ce parti, fort du retour d'Afghanistan de milliers de combattants antisoviétiques entraînés par la CIA et endoctrinés par l'Arabie saoudite, prônait l'instauration immédiate de la charia et la fin du régime républicain. L'ancien chef d'état-major de l'armée à l'époque se permettra de contredire ouvertement son président sur les colonnes du journal égyptien al-Ahram en déclarant que « l'interruption du processus électoral de 1991 n'était pas une violence contre la démocratie, comme l'avait affirmé M. Bouteflika, mais une sauvegarde des institutions républicaines au moment où l'islamisme était dangereux ». Un an après, ce général finira par donner sa démission, sans trop faire de bruit, après la réélection de M. Bouteflika pour un deuxième mandat. Des années plus tard, au terme du troisième mandat du président algérien, Ammar Saâdani, le SG du FLN (parti au pouvoir), qui jouissait ouvertement du soutien présidentiel lors de son investiture illégale du titre qu'il portait, au mépris d'une décision claire de la plus haute instance judiciaire en Algérie ayant donné gain de cause à ses détracteurs, jette un pavé dans la mare en appelant le patron des services à démissionner pour avoir « failli à ses missions ». Une première dans l'histoire de la politique en Algérie, venant non pas d'un parti de l'opposition, mais d'un parti maintenu au pouvoir à coups de fraudes électorales successives et réduit à un simple appareil de soutien au programme présidentiel.

(Pour mémoire : Les préparatifs de l'après-Bouteflika s'accélèrent)

 

Mais s'agit-il pour autant d'une « guerre des clans » au sommet de l'État ?
En 1962, les querelles intestines au sein du FLN historique opposaient d'anciens frères de lutte qui s'entre-déchiraient pour avoir leur part du gâteau qu'était un pouvoir vacant. Les rapports de forces étaient fondés sur le degré de soutien dont chacun jouissait au sein de l'élite politique du mouvement et parmi les hommes du maquis. C'est ainsi que des clans se sont formés sur des affinités idéologiques ou parfois de circonstances. Le cas de figure est différent lorsqu'on parle d'un État disposant d'une économie et où le pouvoir réel appartient à la classe dominante, à savoir la bourgeoisie. Qui plus est, la thèse de ces prétendus « affrontements claniques » vole en éclats lorsqu'on réalise que l'armée a toujours observé une discipline institutionnelle stricte et un respect total de sa hiérarchie.

Aucun signe de rébellion ou de désobéissance de la part de ce prétendu « clan » en uniforme n'a jamais été enregistré. Et pourtant, les propos de Saâdani montrent bien que les services dérangent certaines têtes.
En réalité, cet homme politique, dont l'ascension spectaculaire suscite des questions et dont le nom a été cité à maintes reprises par les médias algériens et français dans des affaires de propriétés immobilières douteuses dans l'Hexagone, est le symbole de cette nouvelle bourgeoisie parasitaire qui a émergé avec la politique économique des différents gouvernements de M. Bouteflika et qui a construit sa fortune grâce à la corruption et la dilapidation des biens de l'État. En effet, ces 15 dernières années ont été marquées par beaucoup de gaspillage des ressources financières publiques, avec des surfacturations des marchandises importées et des surévaluations des projets d'infrastructures, devenues pratiques courantes. Beaucoup de scandales de corruption touchant des hauts fonctionnaires de l'État ont éclaté, tous révélés par les services de renseignements. Le plus gros était celui ayant ébranlé l'entreprise étatique des hydrocarbures et qui pointait du doigt un ancien ministre de l'Énergie, très proche de M. Bouteflika.

Il reste encore difficile de dire si les changements récents effectués dans les services de renseignements, notamment la récente mise à la retraite de son chef, étaient motivés par une volonté de cette nouvelle bourgeoisie de neutraliser un appareil de lutte contre la corruption ou bien juste une réforme ordinaire pour adapter l'armée aux nouveaux défis survenus après l'éclatement de la Libye et la crise du Sahel. Affaire à suivre.

 

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