Trouvés par hasard à Basta par la photographe Houda Kassatly, ces instantanés de la caméra, d'excellente facture, témoignent du temps, de la société, des goûts vestimentaires, de la transmission de la vie.
Dans le sillage des jours tragiques que les Arméniens ont vécus et dans la foulée des événements qui célèbrent la centième commémoration des massacres qui ont jeté un peuple sur les routes de l'exode et de l'exil, sont exhumées, par un heureux coup de chance, les œuvres d'un artiste photographe arménien rescapé de l'horreur de la tornade.
Plus d'une trentaine de photographies sur des murs noirs. Elles illuminent les lieux par cette série de portraits venus d'une époque où la guerre au pays du Cèdre n'avait pas encore terni les sourires et flétri les visages. Et qui parlent, dans leur simplicité, artifice, beauté saisie au vol (celle des visages de tout âge, des femmes apprêtées, fardées, chevelure au vent, de l'enfance bénie), de la joie, de l'espoir, de la vie, de sa pérennité...
Saro, pseudonyme emprunté au personnage du berger de l'opéra Anouch de Tigranian, cache en fait le vrai de nom de l'artiste qui se nomme Hovsep Madénian. Mort à l'âge de 97 ans (il est né en cette funeste année 1915 à Hadjine en Turquie), armé de son Schneider et Kodak, il laisse derrière lui un parcours et une œuvre photographique qui témoignent d'un temps révolu. Celui où l'on venait, en toute allégresse ou pompe, chez un photographe artiste (c'était un événement qui relevait du rituel et du cérémonial !) pour fixer une image qui irait trôner sur un bahut, un dressoir, un guéridon ou un pan des murs des demeures décorées avec goût ou en toute simplicité. Pas encore la mode ni la fureur des « selfies », mais probablement une mode plus calme et moins furieuse qui serait la « photomania » de l'époque... Une tendance que les jeunes prêtent volontiers, comme si le temps avait opéré des pas de géant de sept lieues, aux générations antérieures.
Un moment magique et joyeux où l'on empruntait des costumes, on se pomponnait, on piaffait d'impatience, on prenait la pose en attendant le « coucou » pour voler et faire un sourire ou juste un léger mouvement de la commissure des lèvres, ciller des yeux en douceur ou fixer d'un air rêveur et inspiré un point du studio et loucher à la lumière du flash...
Un photographe qu'on redécouvre, surtout grâce au livre (aux éditions al-Ayn, Photographes du Moyen-Orient, Collection Traces) que lui consacre Houda Kassatly, chasseresse d'images et gardienne des vestiges du passé, fouineuse émérite pour débusquer et sauver de l'ombre et de la poussière ce qui va vers l'oubli, la perdition ou la destruction.
Féru de théologie, poète, amoureux de la musique, ardent défenseur de l'art sous toutes ses formes, Saro est aussi chroniqueur de la vie rurale et citadine (son atelier était aussi du côté de Sabra et Chatila). Installé place Debbas, il a fixé pour l'éternité les traits d'illustres personnages tels Shart, Assadour, Guiragossian... Avec tout autant de jubilation, il a cerné l'euphorie et le sens de la fête des floralies de Bickfaya où il passait l'été tout comme la plupart des Arméniens enfants du pays de Naïri échoués au Liban...
Avec cette galerie de portraits, belle femme, couple, enfants, famille, la vie est captée dans sa plus profonde pulsation. En rendant à chacun, à travers l'attitude, le regard, les détails vestimentaires, l'essence d'un être, l'âme d'une personnalité. Plus qu'un simple clic. Pour donner à la vie toute sa souveraineté, c'est tout un art !
L'exposition « Traces » des photographies de Saro (Hovsep Madénian), à la Black Box de la Galerie Alice Mogbagab, se prolongera jusqu'au 22 mai 2015.
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