Tarek Nahas.
« Est-ce que c'est vous qui avez pris cette photo ? » Une question, la question que beaucoup de personnes adressent au collectionneur Tarek Nahas en admirant les œuvres photographiques accrochées sur les murs de sa résidence. Une interrogation qui illustre, selon l'intéressé, la relation encore embryonnaire du public avec un art qui ne cesse de prendre de l'ampleur.
« Est-ce que cette photo est unique ? » Deuxième question inévitable, concernant le nombre d'exemplaires ou de tirages de l'œuvre. À laquelle il répond, invariablement, qu'avec l'intérêt grandissant des musées pour la photographie, le nombre de tirages est restreint, ce qui garantit la rareté de l'œuvre sur le marché.
Autre garantie de qualité, selon Tarek Nahas : le fait de traiter avec les galeries. « Pour soutenir un artiste photographe, il faut soutenir sa galerie. Un dialogue entre les collectionneurs et les galeristes est essentiel », martèle l'instigateur d'« Open Rhapsody ». « Le marché n'est pas idiot. Le marché, c'est vous, c'est nous. Il va être de plus en plus éclairé. Et si un artiste ne rentre pas dans les règles de l'art, il va être mis de côté. »
Düsseldorf vs Vancouver
« Sur mes 41 ans d'expérience de galeriste à Munich, j'étais peut-être la première à exposer des œuvres photographiques comme celles de Muybridge, Hockney ou Becher », affirme Naïla Kettaneh-Kunigk. Bernd Becher (1931-2007) et son épouse Hilla (1934) ont toujours travaillé en duo. Intronisés maîtres à penser de l'école de Düsseldorf, ils ont placé la photographie du côté du document et prôné une complète objectivité.
La galeriste tient à souligner que le couple a bénéficié d'un grand soutien de la part des galeristes. « Le travail qu'ils faisaient à l'époque était assez indigeste pour le public qui connaissait surtout la photo romantique ou française, comme celle de Doisneau ou de Cartier-Bresson... » Les Becher poursuivent leur recherche systématique des monuments industriels et sont invités à l'Académie de Düsseldorf en 1967, où ils lancent un curriculum de photographie. Parmi leurs élèves, Andréas Gursky, Axel Hutte, Thomas Ruff et Candida Hofer. Cette dernière se fait connaître par ses photos d'intérieur de monuments, de musées, de palais et de bibliothèques. À citer également Thomas Struth ou Elger Esser.
« Les photos de cette école se caractérisent par leurs prises de vue frontales, serrées, supposées être sans sentiments, sans pathos. Représentant une réalité telle qu'elle est. Sans correction ou retouche. Il y a une école qui répondait à celle de Düsseldorf : l'école de Vancouver, avec à sa tête Jeff Wall. Avec un groupe d'amis, il a créé une vision assez spéciale de la photographie, avec une dramaturgie plus évidente. Jeff Wall met en scène. Il met en scène ce qu'il veut montrer. Et cette mise en scène laborieuse ne le paraît pas. Au Guggenheim de Bilbao, une exposition sur ces deux écoles intitulée "Le miroir inversé" a eu lieu en septembre 2012 », raconte Naïla Kettaneh-Kunigk.
« Le goût est un muscle »
Pour Abraham Karabajakian, il existe deux types de collectionneurs, tout aussi importants et « égaux » l'un que l'autre dans leur capacité à constituer des collections exceptionnelles.
« Il y a le collectionneur qui le devient, sans le savoir, et celui qui décide de l'être. Le premier est féru d'art, il acquiert des pièces qu'il trouve belles et à son budget. Il se retrouve alors, au bout du compte, à stocker des œuvres en bon collectionneur qu'il est devenu », explique-t-il.
Le second type, par contre, a bien calculé son statut. Au départ, il alloue un budget à l'acquisition d'œuvres d'art. « Il le fait soit lui-même, par passion ou par curiosité qui se développeront au fil de recherches, de lectures, en allant de galeries en musées, en passant par les foires. » Certains collectionneurs feront appel à des conseillers, pour accélérer leurs connaissances artistiques et éliminer des erreurs de jeunesse.
Pour le collectionneur, il ne faut surtout pas « se précipiter et acheter n'importe quoi suite à la lecture d'un article rapportant des résultats de ventes aux enchères », comme celle, par exemple, d'une pièce achetée il y a cinq ans à 7 000 dollars, revendue aujourd'hui à 500 000 dollars. Par contre, avant de consacrer un budget, il faut, insiste-t-il, « commencer par consacrer du temps »... Du temps pour « apprendre », pour « regarder » et pour « aimer ». Pour être, également, sûr de ses choix.
Contre Baudelaire
Abraham Karabajakian est catégorique : le goût est un muscle... qu'il faut travailler. Le collectionneur reconnaît qu'aujourd'hui, le monde est témoin d'une véritable ruée vers l'art. « Mais au-delà des phénomènes de marché subsiste la passion, l'amour de la beauté, l'intelligence, la créativité, la découverte du génie de l'art... » dit-il encore. Et ce sont là les véritables ingrédients d'une collection exceptionnelle.
Pourquoi s'intéresser à la photo ? « Baudelaire a dit que la photo ne peut pas être de l'art, car l'imagination est la reine des facultés et la photographie n'en demande pas. Elle ne peut pas exprimer un dessin, une idée ou un rêve, elle n'est que le résidu d'un motif. » Pour Abraham Karabajakian, l'auteur des Fleurs du mal a pu manquer de vision. Au XXe siècle, la photographie, comme la peinture ou la sculpture, dégage des sentiments, des messages, des idées, des rêves. « Une photographie devient artistique lorsqu'on y voit autre chose que ce qu'elle représente. Pour moi, toute personne qui aime l'art, qui visite une exposition, une galerie, un musée et qui achète même une petite œuvre d'art est un mécène. Grâce à lui, nombre d'artistes continueront à créer, à performer et à nous éblouir », assure-t-il.
« Pervertibilité »
Enseignante et théoricienne de l'art, Ghada Waked a suivi dans son intervention Hélène Cixous et Jacques Derrida et leur pensée autour de la pervertibilité, un concept que Derrida a lancé sans en donner beaucoup de précisions – pour parler de la relation entre la photographie et l'art, puis entre la vidéo et l'art.
« Il s'agit d'une réflexion sur la pervertibilité au sens derridien, de la photographie et de l'art pensés comme deux sœurs siamoises greffées et soudées », dit-elle, expliquant qu'une présentation théorique où « nous nous demandons si la photographie, monstre d'innocence, serait une forme manquant de force ou, au contraire, une forme d'une force monstrueuse de faiblesse ». Et Ghada Waked de citer Klaus Honef : « En faisant son entrée dans l'art, la photo a perdu sa spécificité. » Du coup, elle s'interroge : « Que n'a-t'on pas fait subir à la photographie pour qu'elle soit acceptée dans le monde de l'art depuis le premier mouvement pictorialiste... »
Le marché en chiffres
En attendant, aujourd'hui, « la photographie représente 7 % des transactions de l'art contemporain et 4 % du chiffre d'affaires », affirme la galeriste et commissaire-priseur Joy Mardini.
« Depuis le début des années 1980, les ventes aux enchères, seule référence en matière de prix, sont passées de 5 millions de dollars dans le monde à 220 millions l'an passé. Mais, selon Artprice.com, la côte de la photographie a progressé de 39 % ces dix dernières années, contre 72 % pour la peinture contemporaine spéculative. Moins volatile, ce domaine artistique est plus abordable : la majorité des clichés se vend à moins de 10 000 euros », explique-t-elle.
On l'aura compris : le marché de la photographie est en plein essor. Mardini en présente les points forts. En chiffres.
1970 : c'est l'année d'émergence du marché de la photographie d'art aux États-Unis. Les épreuves en noir et blanc de petit format trustent alors les enchères les plus importantes, avant d'être détrônées dans les années 90 par la couleur, le grand format. Suivant l'adage « ce qui est rare est cher », les tirages connaissent alors une limitation drastique et revendiquée, permettant l'émergence d'un véritable marché international.
115,5 millions : c'est le chiffre généré, en euros, par l'ensemble des ventes aux enchères de photographies dans le monde en 2013, selon Artprice, contre 50 millions d'euros en 2012. La photographie ne représente néanmoins qu'une petit part du marché de l'art en général.
12 millions d'euros : c'est ce que vaut l'Allemand Andreas Gursky entre juillet 2012 et juin 2013, le classant ainsi en tête des photographes ayant réalisé le plus fort montant de ventes, selon Artprice. Il se place devant l'Américain Richard Prince et de sa compatriote Cindy Sherman. Le dadaïste et surréaliste Man Ray est quatrième. Ce carré d'artistes vend désormais ses œuvres au même prix que celles de peintres ou sculpteurs contemporains. Gursky reste, en revanche, le seul dont le travail a remporté suffisamment d'enchères pour pouvoir figurer parmi les 100 plus grosses ventes d'art annuelles.
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