Karim Ghattas : « Ce que je programme, c’est ce que j’aime. Ce que j’aime, c’est cela. »
Dans la vie active, il y a ceux qui se lancent dans les études de marché et les autres, ceux qui se jettent spontanément dans leurs rêves, avec un brin d'inconscience. Karim Ghattas affirme faire partie de ceux-là. Et cela lui réussit puisque le directeur de Liban Jazz fête une décennie musicalement rayonnante et a mis sur orbite un Machrou' Leila propulsé sur la scène internationale avec une vitesse 5G. Cinq, comme les artistes du groupe – Hamed Sinno, Ibrahim Badr, Carl Gerges, Haig Papazian et Firas Abou Fakher – sortis triomphalement de l'underground beyrouthin pour fouler les marches du Festival de Baalbeck. En coulisses, plutôt à l'arrière des gradins où il promène sa longue dégaine, Karim Ghattas veille sur ses poulains.
Barbe drue, yeux bleus de félin scrutant la pénombre, on l'assimilerait facilement à un membre de secte, celle des artistes branchés sur les hautes sphères de l'intellectualisation de la musique. Et voilà qu'après une rencontre dans un café concept store de Gemmayzé où tous (ou presque) les habitués lui font la bise, on découvre un jeune homme aux pieds biens ancrés sur terre. Mais à la tête parfois dans les nuages. Car il rêve, Karim Ghattas. Il fonctionne au feeling. L'analyse, le cérébral viendront plus tard. Puis, quand la boucle sera bouclée, il repassera par la case départ, marquée en toutes lettres d'un mot fondateur : désir.
Fidèle en amitié, il se présente comme un cinéphile invétéré. Et se dit mauvais gestionnaire. Il déteste perdre, Karim Ghattas. Pas par orgueil. Mais par amour de la victoire. De son goût. On pourrait lui rétorquer qu'il est plutôt un fantaisiste rigoureux. Un idéaliste qui cherche à défendre un état d'esprit. À partager ses coups de cœur. À faire preuve de générosité. En toute liberté.
Manager et directeur de festival. Deux métiers antinomiques ? « Oui, peut-être. Mais qui se complètent. L'expérience de l'un aide énormément à anticiper, à avoir des rêves, à planifier pour l'autre. Il n'y a pas un dédoublement de personnalité, mais je me retrouve bien des deux côtés de la scène. L'organisation d'un concert possède un aspect événementiel pointé dans le temps. Des préparatifs, des contacts puis une montée de tension qui redescend juste avant la tenue du concert. Et après l'évènement, tu es déjà hier. Le fait de s'occuper d'un groupe, par contre, implique un attachement durable dans le temps et dans l'espace. On porte la responsabilité des artistes, de leurs intérêts, de leur parcours professionnel, mais il faut également gérer leurs états d'âme, les conseiller, condenser les informations et leur donner l'occasion de donner le meilleur d'eux-mêmes. »
Papaoùtai ?
Un point commun entre ces deux métiers? La réponse fuse : « L'absence de méthode. Il y a juste une façon de s'adapter à des situations et d'en optimiser le résultat. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de planification, de stratégies, mais tout cela est personnalisé car je ne crois pas qu'on puisse transposer l'expérience d'un artiste avec celle d'un autre. » Improviser et personnaliser, donc, pour deux métiers qu'il dit « adorer ».
Bon, mettons le « power talk » de côté. Et le poids des responsabilités, M. Ghattas ?
« Manager des artistes, c'est penser à eux du matin jusqu'au soir ! » s'écrie-t-il alors en tirant sur sa cigarette. Comme avoir des enfants ? « Une énorme responsabilité, oui. C'est terrible », souffle-t-il. Et de préciser : « Je n'aime pas trop le parallèle avec la parenté, en fait. » Explications : « Au début, les membres de Machrou' Leila m'appelaient papa. C'était charmant, on se marrait. Je me sentais comme un père, un peu. Mais il faut faire attention aux dérives. De plus, un géniteur est responsable de la vie de quelqu'un. Pour toujours. »
Le pays des opportunités
« Le Liban m'a donné une chance immense. Et pourtant, j'ai débarqué ici il y a une douzaine d'années complètement par hasard. Je suis né à Beyrouth, mais je n'y avais jamais vécu. À la maison, nous n'avons jamais parlé l'arabe. Nous n'avions pas d'amis libanais. Avec le recul, je ne sais pas ce qui m'a fait venir ici. Je sais que j'ai aimé la spontanéité des gens, des évènements, le fait que beaucoup de choses soient possibles, réalisables. Il suffisait de vouloir pour pouvoir. C'est un sentiment grisant, à 24 ans. »
Karim Ghattas avait des rêves et il était prêt à tout pour les réaliser. À travailler comme un forcené. Mais au-delà de tout cela, de ces deux casquettes qu'il porte avec harmonie, il véhicule surtout des valeurs. À travers la musique, le jazz en particulier, et ses musiciens plus précisément. « J'adore la musique jazz, mais je trouve que ses artistes sont tellement libres, tellement en avance, qu'ils forcent mon admiration. Ils transforment les méthodes, chamboulent les sons, enregistrent différemment, improvisent avec folie, ils sont toujours frais. Et prêts à rencontrer d'autres musiciens... C'est justement cette ouverture d'esprit-là que j'ai envie de défendre. Tous les jours. »
« À mon arrivée à Beyrouth, le genre était plutôt sinistré, plutôt ringard. Pour moi, c'était la musique la plus libre qui soit. »
Karim Ghattas reconnaît avoir fait de merveilleuses rencontres sur le chemin de la note bleue. Il cite, en vrac, les dames du Festival de Zouk : « Elles m'ont accueilli et m'ont donné leur confiance, moi le gamin ayant à peine quelques poils au menton. Michel Éleftériadès, ensuite, avec qui j'ai une relation qui date de dix ans, une relation familiale basée sur une entente jamais ébranlée, sur le respect mutuel de nos différences. »
Le succès de Liban Jazz ? « Il manquait un festival qui propose un programme alternatif. Qui ne se soucie pas de la notoriété des artistes qu'il présente ? Ces derniers sont choisis au coup de cœur. Et ils sont tous mis sur un même piédestal. » Car au final, pour Karim Ghattas, la musique est un art très sensitif, très instinctif, lié à une émotion immédiate non filtrée par le cerveau.
« Ce que je programme, c'est ce que j'aime. Ce que j'aime, c'est cela. » Demain, il n'est pas invraisemblable qu'il y ait un spectacle de ballet dans Liban Jazz. Les possibilités musicales sont infinies, avec Karim Ghattas.
Machrou' Leila, demain soir au O1ne
Après avoir lancé leur dernier single, en avant-première d'un quatrième album, Machrou' Leila inaugure un cycle de concerts dans la méga-boule du Waterfront intitulée O1ne.
Le single, une chanson intitulée 3 Minutes, a été conçu d'une manière assez originale puisque les fans du groupe ont participé à l'écriture des paroles sur les réseaux sociaux. Dans le cadre d'un projet initié par une marque de vodka, intitulé « Transform Today ».
Le titre, lui, fait 4 min 20. Les trois minutes font allusion au format type de la musique pop. Et la chanson dit : « Donne-moi 3 min pour me transformer en ce que tu attends de moi. » Ils ont toute la nuit de demain pour prouver leur différence.
« Trio Joubran » pour ULYP
Lundi 6 avril, dans le cadre d'une initiative Liban Jazz et Eléfteriadès Production, le Trio Joubran, composé de trois frères oudistes venus de Palestine, investit la scène du Music-Hall* à Beyrouth pour une performance dont les bénéfices seront reversés à l'ONG Unite Lebanon Youth Project (ULYP).
Descendants d'une longue lignée de oudistes et d'artisans luthiers, Samir, Wissam et Adnan Joubran seront accompagnés par leur fidèle percussionniste Youssef Hbeisch. Après Beyrouth, le groupe s'envolera vers la Turquie pour une série de représentations, puis vers la Palestine, sa terre natale. Après un concert en 2006 à Paris au profit de la Croix-Rouge libanaise et un autre à Beyrouth en 2010, les frères Joubran reviennent donc au Music Hall pour une nouvelle représentation dont l'intégralité des bénéfices sera reversée à ULYP, cette ONG qui vise à mettre fin à la marginalisation des enfants défavorisés, des jeunes et des femmes en leur donnant accès à des programmes éducatifs et récréatifs.
* Pour plus d'informations, appelez le 01/999 666 ou visitez ticketingboxoffice.com
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