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Culture

Pour « L’Orient-Le Jour », Christophe (re)construit huit marionnettes

Tour de manège

Serge Gainsbourg et Alain Bashung partis, il règne désormais seul sur une certaine musique made in France. Pas quand on parle de récompenses (elles valent ce qu'elles valent) ou de disques vendus (même s'il en a écoulé plus de six millions), certes. Non. Il n'est ni Hallyday ni Goldman, et c'est très bien ainsi. S'il trône, c'est parce qu'il est désormais le plus insensé sorcier vivant. Et un pur terroriste. Sorcier par sa façon d'envoûter les mots: comment il les juxtapose, comment il les vitriole, comment il les réinvente. Terroriste parce que chaque mélodie, chaque son, chaque particule élémentaire d'électro ou de pop sont autant de guet-apens, de bombes à fragmentation. Christophe sera demain samedi sur la scène du Casino du Liban pour un concert unique, seul, les yeux glués sur l'ivoire et l'ébène pas encore tout à fait domptés de son piano, ses « failles » de pianiste (trans)portées comme un étendard, comme on soulève un bonheur. Pour L'Orient-Le Jour, au téléphone de son lit à Montparnasse, il a pris le Grand 8 : huit titres emblématiques de sa très longue carrière, huit étapes, huit repères, huit façons de revenir sur ce qu'il est, ce qui le (dé)fait, ce qui fait (dé)bander ses neurones, ce qui emballe ses huit sens, entre les lettres coquines échangées avec Adjani, le mensonge, Alain et Julien (Doré), sa Porsche qui dort, les Martini zeste de Gainsbarre et la beauté des femmes. Tutoiement...

20/03/2015

 

Aline (1965)

Combien de fois tu as déjà vomi ce tube interstellaire que tu as dû chanter (et entendre) des milliers et des milliers de fois? «Vomi? Jamais. Je l'ai toujours porté dans la lumière de ma route. Ça existe rarement, une alchimie pareille, une conjugaison de tellement de paramètres.» Et les reprises d'Aline, treize à la douzaine, qui ont été faites? «Ce n'est pas mon style de trop réfléchir quand on me reprend.» Quels remakes de tes chansons tu as préféré? «La Dolce Vita, reprise par Sébastien Tellier. C'est mon ami. Mal comme, par Julien Doré. Et Paradis Perdus aussi, que Christine & The Queens a fait sien.» Christine et ses Victoires de la musique : phénomène de mode, ou appelée à durer? «Elle est humainement intéressante. Une vraie culture, une vraie personnalité. Elle est timide, aussi. Multifacettes. Les vrais artistes, à chaque album, c'est comme s'ils débutaient...»

(écouter ici)

 

 

Ces Petits Luxes (2001)

Beaucoup de somptueuses allusions dans ce morceau aux hôtels et à cette jeunesse qui te fascine. «J'en ai besoin. Je ne suis entouré que de jeunes. Les gens de ma génération me tracassent: trop passéistes, ils ne vivent pas avec leur temps.» Aucun(e) artiste de ta génération ne trouve grâce à tes yeux? «Quand il s'agit de musique, je ne suis pas français. Je suis anglo-saxon.» Tu as vu l'exposition déjà mythique sur David Bowie à la Philarmonie de Paris? «Je n'ai pas encore eu le temps. Je le ferai à mon retour.» Et les hôtels? Tu aimes les hôtels. «Oui. J'ai habité au Raphaël. Au Costes. À l'hôtel des Beaux-Arts.» Qu'est-ce qui fait que tu craques pour un hôtel? «Un bon barman. Un beau bar.» Tu bois quoi en ce moment ? «Du whisky sour. Des vodka-pomme quand je suis en boîte.»

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Du Pain Et Du Laurier (1973)

Qu'est-ce qu'il veut, le peuple de France, en 2015? «Je ne peux pas dire. J'observe. J'ai beaucoup de mal à comprendre tous les paramètres. J'habite une planète qui me fait vibrer: la Terre. Cela risque d'être mal perçu, mais je n'ai jamais voté de ma vie.» Ce n'est pas maintenant que tu le feras, alors... «On ne sait jamais. On ne peut pas savoir. Il faut avoir envie. Mais je crache sur les choses formatées. Je trouve qu'en France, nous sommes dans la préhistoire. Ce n'est vraiment pas brillant.» Aucun homme, aucune femme politique ne pourrait générer cette envie, comme tu l'appelles? «Je n'admire que des inventeurs. Des créateurs. Steve Jobs, par exemple. Je suis fondamentalement fasciné par la technologie. Il nous en faut, on en voudrait encore, des Einstein...»

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Elle Dit Elle Dit Elle Dit (2001)

Tu t'es amusé avec cette chanson, très peu de mots, beaucoup répétés... «Non. Je ne me suis pas amusé du tout. Comme d'habitude, je l'ai faite musicalement. J'avais loué un harmonium d'église. Il y avait effectivement quelques mots autour desquels je tournais. Vers les 4h00 du matin, j'ai fait un yop : j'ai totalement improvisé cette chanson.» Mais elle a quelque chose de sublime. «Je ne suis pas au niveau en tant que pianiste. Voilà pourquoi je fais des concerts seul, avec mon piano. Pour m'améliorer. William Sheller me dit: "Christophe, tu es un faux pianiste." Moi, je me sers de mes failles. C'est un bonheur, les failles.» Tu étais amoureux quand tu as écrit ce morceau... «Je suis toujours amoureux. J'ai la chance de vivre des trucs fous. Je suis un provocateur. La beauté des femmes me donne le désir et l'envie de dompter mon piano. »

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Enzo (1996)

Tu ne conduis toujours pas? «Toujours pas. Mais je me suis acheté une voiture. Elle est en bas, dans mon garage. Parfois, je la démarre, je la prends en photo, comme on fait d'un objet de collection.» Quelle marque? «Une vieille Porsche de 2005, mais à la technologie récente. Entre 300000 et 400000 euros. Elle est gris acier. Pour moi, les Porsche ne peuvent être que gris polaire, métallisé, avec un intérieur en cuir noir. Elle n'a fait que 60000 kilomètres. J'aime le bruit de son moteur. Parfois, quelqu'un m'emmène en week-end, à Amsterdam par exemple, où j'achète de vieux juke-boxes. Mais pour l'instant, une seule personne l'a conduite.» Tu as déjà fait l'amour dans ta Porsche, comme dans On Achève Bien Les Autos? «Non. Pas encore. »

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Les Marionnettes (1965)

Un de tes plus beaux morceaux, dit-on... «Je l'ai écrit sur un bureau. C'était comme la cinquième roue d'un carrosse, cette chanson. Elle a été faite dans l'urgence.» Tu es un marionnettiste dans ta tête, tu aimes tirer les ficelles? «Le jeudi, à l'époque, je faisais des spectacles de marionnettes. Pour moi, d'abord, puis pour mes voisins.» L'une d'entre elles est la plus belle, elle sait bien dire papa, maman: et si c'était, aujourd'hui, Julien Doré, que tu sembles beaucoup apprécier? «Julien Doré n'a pas à m'appeler papa, ni maman. C'est un grand, qui a son univers. Comme Alain (Bashung) l'avait... Avec Julien, on se flaire, comme des animaux. C'est grâce à ma fille Lucie que j'ai entendu parler puis croisé Julien Doré. »

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Les Mots Bleus (1974)

Un de tes trois chefs-d'œuvre, sans aucun doute. J'ai envie de te dire Melody Nelson. Parle-moi de Serge Gainsbourg. «Il y a un album de Gainsbourg que j'aime particulièrement: L'Homme À La Tête De Chou. J'aime Gainsbourg. À ma façon. » C'est quoi, ta façon? «J'ai refusé de chanter des textes qu'il m'avait écrits. J'ai refusé de jouer dans son film, Je T'Aime Moi Non Plus. Il voulait me donner le rôle qui a échu ensuite à Joe Dallessandro.» Quel souvenir tu gardes de Gainsbourg? «Ces moments où il venait chez moi, vers 17h00. Nous restions dans une pièce noire. Il buvait des Martini zeste.» Et toi? «Du Jack Daniel's. Ou du thé. Je ne commençais pas à boire aussi tôt que lui. Il n'y a pas longtemps, j'ai retrouvé une photo de nous deux, c'était une tournée RTL, nous parlions et Julien Clerc nous regardait. J'ai acheté cette photo sur eBay.» Ne parle pas d'Alain Bashung, qui a signé une reprise cosmique des Mots Bleus. Réponds juste à cette question: est-ce que tu mens, la nuit? «J'aime le mensonge. Moins maintenant. Mais lorsque j'étais jeune, je le pratiquais beaucoup. Cela évite pas mal de choses, le mensonge. Quand tu mens, tu imagines un truc, dans l'instantané, cela te donne du plaisir, tu pars hors du réel. Quand j'étais jeune, mes grands-parents me disaient que je n'étais pas le roi du mensonge, mais l'empereur. J'avais 12 ou 13 ans. J'ai continué. Les vérités ne sont pas toujours bonnes à dire...»

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AFP/MartinBureau

 

Wo Wo Wo Wo (2008)

Parle-moi d'Isabelle Adjani, qui chante avec toi sur ce titre. «Au début, j'ai pensé à Alain Bashung. Mais il venait d'enregistrer un duo avec Daniel Darc (le morceau s'appelle L.U.V., NDLR), je ne voulais pas faire doublon.» Et de Bashung, tu as tout de suite shifté sur Adjani? Il a dû s'opérer un mouvement sismique dans ta tête... «Oui. Il faut savoir trimballer le passé. Isabelle Adjani a dit OK tout de suite.» C'est qui/quoi, Adjani? «Elle est belle. Elle est obscure. Il n'y a qu'elle qui sache qui elle est. J'avais envie de sentir son parfum chez moi.» C'est quoi, son parfum? «Celui d'une brune qui sent bon. Je l'ai assise sur mon sofa. Je voulais qu'elle y laisse son odeur. Qu'elle marque son territoire. Elle était venue enregistrer avec son mec de l'époque, j'ai oublié son nom. Il bavassait dans la cuisine avec je ne sais plus qui. Je n'ai fait que deux prises: elle est superpro, Adjani. Elle me dit: "Bon, on la refait?" Je réponds: Non, ça va aller, c'est parfait. » Vous vous connaissiez avant? «Oui et non. On s'écrivait beaucoup. Elle me répondait, oui. Elle aimait que je l'emmène, par nos lettres, dans des trips coquins et sensuels. On se flairait...»

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Chapeau l'artiste !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL MANQUE "UNE" POUR LES "NEUF MUSES" !

Michele Aoun

Belle interview qui sort de l'ordinaire.

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