Moyen Orient et Monde

Une milice et des tribus

Le point
22/01/2015

Cela fait cinquante-trois ans que le Yémen, d'abord royaume moutawakkilite puis république arabe, est en guerre. Au lendemain du coup d'État de Abdallah Sallal, le 26 septembre 1962, qui mit fin à l'éphémère règne de l'imam Badr, diplomates et journalistes, penchés sur leurs cartes, en étaient à se lancer dans une recherche effrénée de l'emplacement géographique d'un pays entré, nous dit-on, dans l'histoire dès le Xe siècle av. J-C avec la visite de la reine de Saba au roi Salomon. En s'y aventurant étourdiment, trente siècles plus tard, aux côtés des militaires contre les loyalistes, Gamal Abdel Nasser y avait perdu des milliers de soldats et ses illusions ; vainqueurs de la confrontation, les Saoudiens avaient gagné en prestige dans la région ; quant au pays lui-même, devenu proie après avoir été chasseur, il avait plongé dans la misère et effectué un retour à un Moyen Âge dont il avait cru un moment sortir.
Aujourd'hui, le Yémen voit s'accélérer un mouvement de déplacement de population sans précédent depuis Staline, s'installer une corruption inégalée même dans les républiques bananières, se gangrener l'administration, s'épuiser ses ressources naturelles et vieillir son infrastructure au point de disparaître. L'antique Arabia Felix mérite désormais sa réputation de pays le plus misérable du Moyen-Orient, avec 10 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. À tous ces maux vient s'ajouter ces jours-ci un mortel bras de fer entre, d'une part, le pouvoir central incarné par le président Abed Rabbo Mansour el-Hadi et son Premier ministre Khaled Bahah et, d'autre part, les houthis menés par un jeune chef charismatique, Abdel Malek al-Houthi. Ce qui anime les deux camps ? Sous de fallacieux prétextes – récupération des droits spoliés pour les uns, nécessité de respecter l'accord passé sous l'égide des Nations unies pour les autres, redécoupage administratif en six régions, conformément à un projet de Constitution qui ne fait pas, il s'en faut, l'unanimité –, l'attrait irrésistible du pouvoir. Les houthis ne convainquent plus lorsqu'ils prétendent vouloir participer au processus politique alors qu'à chaque fois où celui-ci marque le pas, ils recourent aux armes. Ils l'ont fait à cinq reprises ces derniers mois avant d'investir la capitale à la sixième fois et d'imposer, en s'appuyant sur la milice des Ansarullah, leur loi à leurs adversaires.
La situation se complique du fait que de nombreux facteurs doivent être pris en considération, ce qui désespère les émissaires onusiens et les grandes puissances incapables d'y voir clair sous le prisme tribal. Hier encore tapi dans l'ombre,l'ex-président Abdallah Saleh, destitué lors de la révolte populaire de 2011, continue de jouir d'une nette influence au sein des tribus zeidites, dont sont issus les houthis, et d'une large frange de l'armée. Quant à l'irruption sur la scène des hommes de l'Aqpa (el-Qaëda dans la péninsule Arabique), elle contribue à brouiller l'image d'un pays en butte jusque-là à une guerre civile conventionnelle. D'où sans doute le silence prudent qui continue d'être observé tant par l'Arabie saoudite que par la République iranienne, soucieux tous les deux de ne pas verser de l'huile sur le feu. À Washington et en Europe, on évoque les accords conclus dans un passé récent et on prêche pour leur respect, sans autre précision. On n'est plus en 2009, quand l'aviation du royaume wahhabite entrait en action contre les rebelles chiites encore retranchés dans la province de Saada. L'année dernière, Riyad plaçait ces mêmes combattants sur la liste des mouvements terroristes et les accusait d'être des « agents à la solde » de l'Iran. Les choses ont changé depuis : le ton est au dialogue, officiellement « pour éviter les bains de sang », en réalité pour joindre les efforts en vue de combattre l'influence grandissante de l'hydre Qaëda. Engagé avec Téhéran dans les négociations nucléaires, Washington ne peut que souhaiter le succès d'une telle entreprise qui ramènerait un semblant de calme dans une région guettée par la menace d'une instabilité dans le volatil royaume de Bahreïn.
Dans leur assaut contre le palais présidentiel, les combattants houthis avaient eu recours à l'artillerie lourde; un véhicule muni des plaques minéralogiques de l'ambassade US avait essuyé des tirs nourris émanant d'une position occupée par les zeidites ; Abdel Malek al-Houthi jure que rien ne l'arrêtera dans sa lutte pour l'entrée en vigueur du traité de paix et de coopération.
S'il ne s'agissait que d'un aussi noble objectif...

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LA TABLE RONDE

Qui du Yemen ou du Liban peut se vanter d'avoir la politique la plus opaque ? Si , chez nous au Liban on peut voir un peu plus clair , au Yemen pays de la reine de Saba on nage dans le flou le plus total , pourtant Merville très pédagogue a essayé , mais en réalité qui s'en fait pour ce pays où s'entrechevètrent des forces ennemis/alliés et des tribus aussi variés que les couleurs de l'arc en ciel en berne !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L'HÉGÉMONIE... PERC(S)ÉE A PERCÉ AU YÉMEN ! LE TOUR À QUI ? AH... OUI ! C'EST çA !

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