Karen Chekerdjian: «On n’est pas des créateurs. L’objet part toujours de quelque chose qui est transformé...» DR
À l'étage du Beirut Art Center*, des sortes d'«Opni» occupent l'espace immaculé. L'architecturant. Y insufflant une atmosphère futuriste. Bousculant les repères établis. Ces « Objets posés non identifiés », aux formes géométriques aussi audacieuses qu'épurées, jouent délibérément la carte de l'ambiguïté. Œuvres artistiques ou pièces mobilières? Tables basses ou sculptures? Table-miroir ou murale? Luminaires ou sources lumineuses ? Étagères ou architectures? Ce sont ces interrogations-là qui affleurent à l'esprit de tout visiteur de la bien nommée exposition «Trans/Form», qui se tient jusqu'au 29 novembre au BAC Design.
Invitée à montrer son travail dans « cet espace qui ressemble à un musée », Karen Chekerdjian a conçu, spécifiquement pour l'occasion, 4 collections de pièces en éditions limitées, qu'elle a sciemment voulues «différentes de ce (qu'elle) propose en showroom ».
En fait, la designer – connue pour sa production de meubles et objets contemporains revisitant, dans une veine épurée, un peu à la « scandinave », les formes, motifs et matériaux de l'artisanat traditionnel local – revient, depuis quelque temps, à ses premières amours. À savoir, un design qui se rapproche au plus près de l'art.
« Cela a été mon premier discours. Et, même si j'ai dû à un moment donné m'en éloigner pour des considérations d'ordre pratique, j'y reviens à nouveau maintenant », assure-t-elle.
Dans cet esprit-là, les créations qu'elle présente ici sont des « objets-sculptures ». Ou des sculptures-objets. L'esprit reste le même. L'essence de son travail aussi, basé sur l'importance accordée à « l'architecture des formes, leurs géométries qui sont pour moi plus importantes que la fonction », soutient cette conceptrice au style affirmé. Et qui présente donc, dans le cadre de « Trans/Form », dix pièces toutes produites en série limitée. Sauf une table réalisée en pièce unique à partir de morceaux de bois de fourche (extrait des racines de l'arbre d'acajou) découpés façon carte des continents pour composer le plateau et posés sur un piètement en assemblages de blocs de laiton rosé (trempé dans du cuivre).
Designer, concepteur de transformations
C'est d'un projet précédent de la designer qu'a émergé le thème « Trans/Form » traité dans cette exposition. « En fait, l'idée est née d'une série de 4 vases "Rochers" réalisés en 2006 en séries limitées et qui ont été vendus jusqu'au dernier », indique Chekerdjian. « J'ai voulu travailler sur quelque chose qui s'inscrirait dans la continuité de ces pièces-là, qui leur donnerait, d'une certaine façon, une deuxième vie. Et qui montrerait le rôle de la transformation dans le travail du designer. Car, en réalité, on n'est pas des créateurs. L'objet part toujours de quelque chose d'autre qui est transformé et modifié », affirme-t-elle. À partir de là, « en faisant exploser les détails des plans des vases et en les travaillant plutôt qu'en pliages en extrusions, en hauteurs, comme si c'était des objets qui sortaient de la terre, on a conçu cette série de tables basses en inox brossé, miroir et parois oxydées ». Des pièces mobilières aux découpes audacieuses qui peuvent autant être posées à terre qu'accrochées au mur pour jouer sur l'ambiguïté d'une sculpture murale, voire même d'un miroir du « 3e type ».
Dans ce même esprit de transformation, le paravent Confessionnal en aluminium brossé, conçu il y a deux ans dans le cadre d'une exposition produite par House of Today, se convertit ici en bibliothèque-étagère, mais toujours dans un esprit d'architecture dans l'espace intérieur.
D'une autre de ses précédentes productions, la table Platform Rainbow (qui était déjà en soi une pièce de design-art inspirée d'un arc-en-ciel au-dessus des toits d'une ville), Chekerdjian a repris l'élément métallique de l'arc-en-ciel (le « Rainbow ») pour le décliner en trois variantes sculpturales de sources lumineuses, « qui ne font absolument pas fonction de luminaires ». Et rester délibérément dans le ton d'un design plus proche de l'œuvre d'art que de l'objet fonctionnel. Un parti pris résolument avant gardiste.
*Jisr el-Wati. Horaires d'ouverture : du lundi au samedi, de 12h à 20h. Tél. 01/397018.
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