Attia posant dans sa «Kasbah» au Beirut Art Center.
Artiste philosophe, Kader Attia base sa pratique artistique multidisciplinaire sur le mode de la recherche, de la réflexion et du questionnement. Du témoignage cru de ses premières œuvres photographiques (sur des thèmes identitaires et sociaux, comme cette série sur les transsexuels algériens dont on retrouve quelques exemplaires dans l'exposition beyrouthine en cours) aux installations, qui sont l'un de ses moyens d'expression de prédilection (à l'instar de la fameuse «Ghosts» présentée à la galerie Saatchi à Londres dans le cadre de «Unveiled, New Art from the Middel-East» en 2009 ou de «Flying Rats» qui fit polémique à la Biennale de Lyon de 2005), Kader Attia poursuit une œuvre qui interroge le monde avec un réalisme parfois teinté d'une certaine poésie, d'autres fois plus grinçant.
Au Beirut Art Center (BAC), ce plasticien franco-algérien, qui vit et travaille à Berlin, présente «Contre Nature», une exposition qui, à travers une grande diversité de médias (installation, photo, collage, vidéo, sculpture, projection de diapositives...), traite du thème de la «réparation » aussi bien dans son sens premier de raccommodage et de reconstruction (architecturale mais aussi chirurgicale) que dans ses significations de réappropriation (politique et culturelle notamment), de compensation et de
dédommagement.
Une notion polysémique qui s'inscrit dans le prolongement d'un travail de réflexion entrepris depuis une dizaine d'années par Kader Attia et dont la présente exposition est l'un des points culminants. D'autant plus qu'elle est présentée dans un espace marqué par les enjeux de la réappropriation, le BAC étant une ancienne usine de la zone industrielle de Beyrouth reconvertie en plateforme artistique!
«J'ai toujours été fasciné par cette notion complexe, qui dépasse la simple signification de remise en état pour se rapporter à tout ce qui existe. Le propre de toute matière étant qu'elle se détériore, la volonté humaine de lui restituer sa forme initiale va à l'encontre du cours naturel des choses. C'est contre nature (d'où le titre)», explique le plasticien aux visiteurs de l'inauguration.
(Pour mémoire : Les révolutions ? Tout un art !)
La réparation façon oiseau lyre
Première et «emblématique» pièce de cette réflexion artistico-scientifico-philosophique sur l'opposition entre production humaine et souveraineté initiale de la nature : Mimemis As Resistance. Cette courte vidéo sur petit écran (qui clôturait la dernière exposition du plasticien à Berlin) diffuse l'image d'un oiseau lyre, seul animal au monde capable de reproduire n'importe quel son, du vrombissement d'un moteur au flash d'une caméra, aux sifflements, grincements des machines ou encore aux voix humaines...
C'est la notion de «réparation d'une défaillance de l'ordre des choses par l'intégration mimétique» qui est soulevée ici, dans une évocation claire à l'instinct de survie ou la théorie de la sélection naturelle de Darwin. «Agressé par la machine qui le photographie ou celle qui coupe les arbres et détruit son environnement, l'animal déploie ses talents de copiste pour "séduire" et surmonter l'impact de la machine et, par extension, du système qui la génère: la culture», indique l'indispensable note d'intention mise à la disposition des visiteurs.
À l'instar de ces références biologiques, l'ensemble des travaux rassemblés au BAC s'appuie sur des explorations scientifiques, philosophiques, ethnologiques ou encore architecturales de l'idée de réparation.
« Kasbah » à parcourir
C'est le cas pour Kasbah, une installation – réalisée in situ avec des éléments récupérés à Beyrouth – qui évoque les toits d'une ancienne médina, mais aussi ceux des bidonvilles construits par les ouvriers avec des éléments divers récupérés sur les chantiers de construction (dans un esprit de réparation de leur exploitation?). Une œuvre composée d'une accumulation de plaques de tôle, de planches de bois, de panneaux contreplaqués, de parpaings, d'antennes, de pneus, etc., qui fait évidemment allusion au mode de recyclage des résidus de la mondialisation dans les espaces et territoires défavorisés. Et sur laquelle le visiteur de l'exposition est invité à marcher pour se confronter à l'instabilité symbolique de «la précarité croissante de nos cadres de vie», indique l'artiste, ajoutant: «J'aime que le spectateur s'implique aussi dans l'œuvre.»
(Pour mémoire : Mona Hatoum et Etel Adnan à l'honneur au Mathaf de Doha)
Si cette installation renvoie à l'image de «notre société construite de manière aussi rudimentaire et instable que cette accumulation de plaques de tôle», elle fait aussi référence à l'histoire de l'architecture et à quelques idées fortes de certains de ses théoriciens, tels que Ugo La Pietra, Roland Simounet ou encore Le Corbusier...
La deuxième partie de l'exposition se poursuit par une sorte de cabinet de curiosité où cohabitent des documents de presse, des artefacts, des œuvres photographiques (notamment les portraits de travestis mis en relation avec des conceptions de l'architecture comme seconde peau), des objets modifiés dans un esprit de compensation des violences de l'histoire, à l'instar de ce hautement symbolique oud à la caisse formée d'un chapeau colonial...
Et puis il y a cette série de projection diapositive qui, à travers des gueules cassées de soldats de la Première Guerre mondiale et des objets de cultures dites primitives rafistolés de manière visible, confronte les conceptions opposées de la réparation dans les sociétés occidentales et extra-occidentales. L'Occident moderne interprétant la réparation comme une remise à l'état original alors que dans les cultures traditionnelles les stigmates de la blessure sont volontairement conservés, comme témoignage d'une seconde vie...
Conçue comme «un temps d'entrelacement entre des formes et des idées sans communes mesures», l'exposition «Contre Nature» aborde à travers de multiples autres pièces – créées ou simplement réunies par l'artiste – un florilège de représentations de la notion de réparation. Qui, plus est, conduit chacune à des couches et sous-couches d'interprétations intellectuelles pointues. Une exposition complexe qui fait de l'art le terrain d'expérimentation de tous les antagonismes entre culture et nature. Et qui se tient jusqu'au 22 août.
*Jisr el-Wati. Horaires d'ouverture : du lundi au samedi, de 12h à 20h. Tél. : 01/397018.


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