Le pianiste Vladimir Kurumilian à l’œuvre.
Ce samedi soir, les portes du Art Lounge s'ouvrent sur un monde pour le moins éclectique. Des abat-jour aux imprimés pop art pendent du plafond et tamisent des canapés qui ont fait leur temps. Photos sépia et dessins ornent les murs. On retiendra surtout les imprimés d'Ely Dagher, dont celui d'une femme qui retire son haut à fleurs pour exhiber un corps fait de chair et de poissons.
Dans la grande pièce voisine, la salle des performances, poètes et musiciens se succèdent sur la scène, valsant du slam au rock. Une jolie blonde aux longs cheveux ondulés empoigne le micro. Sa voix est profonde, son timbre jazzy. À gauche, deux garçons peignent à l'encre des visages qui s'emboîtent sur une fresque.
Tout à coup, la salle s'assombrit. Une jeune femme vêtue d'un tchador blanc avance en tremblant vers la scène. Miriam Hammoud danse l'histoire d'une femme sur le point d'être exécutée par un régime autoritaire ou des extrémistes religieux. La torture et les viols ont envahi sa mémoire. Une référence à la guerre en Syrie, pays que Miriam aimait visiter régulièrement.
Puis l'atmosphère angoissante se dissipe. Le pianiste Vladimir Kurumilian entre sur scène, Assil Ayyash est devant le micro. Depuis trois ans, Vladimir improvise et Assil adapte ses textes. Elle chante en arabe, il joue de la musique orientale qu'on a d'abord du mal à reconnaître. «Certaines gammes ne peuvent pas être jouées au piano, note le jeune pianiste de 25 ans, expliquant la confusion autour du style. J'aime cette fusion entre mon piano qui est occidental et la musique orientale.» Accompagnant la mélodie avec la tête, Vladimir répète les mêmes notes saccadées. Cette répétition, c'est son taqsim. En musique arabe, ce terme désigne une introduction à un arrangement plus complexe. Vladimir s'en sert de base pour d'autres improvisations.
«L'improvisation offre un contact direct avec le public. Je suis là, je ne sais pas ce que je vais jouer. C'est la réaction du public qui m'inspire pour construire le reste de ma performance.» Assil s'exprime massivement par les mains, qu'elle ne cesse d'amener à son cœur et à son ventre. «Elle fait du théâtre, ça se reflète immédiatement sur scène», explique le jeune homme.
À l'origine de cette rencontre des arts et jeunes artistes se trouve Dayna Ash, fondatrice de Haven. Cette petite brune de 25 ans à la voix cassée est férue de poésie. Il y a trois ans, elle a organisé des rencontres entre poètes et musiciens dans des bars. Puis l'événement a grandi et d'autres arts s'y sont greffés. Avec un mot d'ordre : créez ce que vous voulez, tant que ça vous fait vibrer. D'ailleurs, Haven a nommé sa soirée d'anniversaire «Indulgence ». Faux ami en anglais, to indulge veut dire «s'adonner», et ici «s'adonner à sa passion les yeux fermés», dit-elle.
La rencontre entre les jeunes artistes et un large public est au cœur du projet Haven. Pour ce faire, le collectif ne fait payer que cinq dollars l'entrée à ses événements et les artistes ne sont pas payés. Comment les convaincre de se produire gratuitement? «Pas besoin de convaincre, assure Cynthia el-Hay, vice-présidente de Haven. Le but est de rassembler, par exemple, un guitariste et un écrivain, et de leur offrir un espace pour s'exprimer.» Un rassemblement plutôt qu'un événement, «comme une invitation chez un ami».
Aujourd'hui, le collectif ne veut pas en rester là. À la fin de l'année, annonce Cynthia, Haven sera enregistré en tant qu'ONG, ce qui signifie plus de financement, plus de moyens pour faire émerger les jeunes talents locaux, et un objectif: créer des échanges culturels entre le Liban et l'Europe. Bel avenir en vue pour le collectif.


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