L'armée libanaise déployée à Tripoli. ARCHIVES/AFP/JOSEPH EID
« Les hommes politiques de Tripoli sont ceux qui devraient être aujourd'hui derrière les barreaux pour avoir soutenu, financé, armé et protégé les pauvres de Tripoli en les instrumentalisant afin de provoquer les affrontements, la haine sectaire et les massacres. »
Ces propos, prononcés par un professeur universitaire de Balamand, Samer Annous, lors de la conférence organisée conjointement par le centre de recherches Carnegie et le HRW, ne sont qu'un échantillon des échanges audacieux et frontaux qui ont eu lieu au sein de l'assemblée.
Constituée principalement de chercheurs, d'analystes, de magistrats, de professeurs d'université et membres de la société active – seuls trois représentants de la classe politique étaient présents –, cette assemblée a servi, une journée durant, à disséquer l'échiquier tripolitain sous tous ses angles, pour établir un diagnostic scientifique et objectif des multiples problèmes qui ont propulsé cette ville à la une des journaux, des décennies durant.
Certes, les propos étaient souvent crus mais non moins justifiés, les argumentations avancées par les experts présents d'une richesse exceptionnelle, mais l'objectif était, en premier et dernier lieu, de crever l'abcès et surtout d'apporter des ébauches de solutions.
Mis au banc des accusés, la classe politique tripolitaine notamment – mais non exclusivement – a d'ailleurs été à maintes reprises pointée du doigt et portée responsable de la descente aux enfers qu'a connue au cours des dernières années la capitale du Nord, mais aussi d'autres régions défavorisées du pays, et elles sont nombreuses. Pour justifier ses propos, M. Annous a passé en revue tous les facteurs politiques et socio-économiques, voire même les problèmes adjacents de migration, d'éducation et de privation sur fond de corruption, alimentée par ceux qu'il a appelé « les milliardaires de cette ville ». Bref une combinaison d'éléments défavorables qu'il faut comprendre et reconnaître en amont, afin de pouvoir avancer les remèdes. « Nous devons admettre tout d'abord que le plan de sécurité (le dernier en date) est un traitement temporaire, mais non définitif », dit-il, en allusion au plan de pacification mis en place depuis quelques semaines à Tripoli. Car, dit-il, les symptômes de la pathologie dont pâtit cette ville sont d'abord et avant tout l'inégalité sociale, la marginalisation des catégories vulnérables, la pauvreté extrême, les problèmes d'infrastructure, etc.
« Les leaders sunnites de Tripoli ont financé les militants et les ont exploités selon leurs besoins politiques », accuse le professeur. « Nous avons tous témoigné de l'étroite relation qu'entretenaient des chefs de milice tels Saad el-Masri avec l'ancien Premier ministre Nagib Mikati, Chadi Mawlawi avec le ministre Mohammad Safadi. Nous avons également vu l'ancien chef des FSI, le général Achraf Rifi, défendre dans des communiqués de presse les caïds à Bab-el Tebbané en les appelant "nos enfants". La disparité entre le vieux Tripoli (le centre-ville et ses environs pauvres) et la nouvelle ville (Maarad et Dam wou Farz), est flagrante », dit-il, précisant que la capitale du Nord a été « ruralisée » depuis bien longtemps, avec ses « ceintures de la misère à Tebbané, Qobbé, Zahriyé, Tall, Abi Samra, Bab Ramel ».
Le tissu social qui prévalait « a drastiquement changé » – exode d'une majorité des chrétiens, relocalisation des écoles privées notamment depuis l'apparition du parti islamiste al-Tawhid –, faisant de Tripoli, jadis un pôle d'attraction pour toutes les catégories socio-professionnelles, un lieu de prédilection pour les émigrés de la classe défavorisée en provenance de Minié, Denniyé et du Akkar ainsi que pour les réfugiés syriens, ajoute le professeur en substance.
(Pour mémoire : À Tripoli, aucun plan de sécurité ne saurait aboutir sans développement)
Un pouvoir d'achat des plus limités
L'ancien président de la municipalité de Tripoli, Rachid Jamali, a étayé les propos de M. Annous avec des chiffres à l'appui : une main-d'œuvre infantile la plus élevée sur le plan national – 33 % – une densité de population qui n'a pas son équivalent même dans des villes les plus denses telles que New York, Mexico, Johannesbourg ou Changhaï – 68 300 personnes sur un espace de 31 km2 à Tripoli – un pouvoir d'achat des plus limités du pays ( 2 532 dollars par an), même lorsqu'il est comparé à Nabitiyé, dont le pouvoir d'achat atteint les 3 924 dollars. Un taux de pauvreté en conséquent ( 57 % de la population ) qui constitue un record par rapport aux autres régions du pays, même par rapport au Hermel ( 33 %), selon des chiffres de l'UNDP.
M. Annous revient à la charge pour dénoncer la « médiocre gestion de l'espace urbain dans la ville », critiquant au passage « les investissements faits par les millionnaires et les hommes d'affaires politiquement proches de MM. Mikati, Karamé, Safadi, Hariri (Saad), et le député Robert Fadel », des projets d'investissement à court terme qui ne devaient servir qu'à enrichir encore un peu plus les spéculateurs, dit-il en substance. Et de donner l'exemple de l'appropriation d'un immense terrain sur la côte « pour construire des immeubles résidentiels et commerciaux ».
Autant de facteurs qui « ont alimenté le sentiment d'aliénation chez les résidents des ceintures de la pauvreté – où la privation couplée à la vue de la modernité qui se déployait dans la partie sud de la ville ont poussé certaines milices à menacer et à fermer par la force des armes des commerces et des restaurants lorsque les batailles se déroulaient sur le front Bab el-Tebbané-Jabal Mohsen », commente M. Annous.
Note d'espoir
Intervient alors le conseiller de M. Mikati, Khaldoun Charif, pour expliquer que les politiques fortunés de la ville « ne sont pas des associations à la Caritas ». « Soyons réalistes, dit-il, des hommes comme MM. Safadi et Mikati ne vont pas faire des investissements à fonds perdus. Après tout, ce sont des hommes d'affaires. » Une remarque qui sera longtemps commentée lors de la pause par un participant qui se dit « scandalisé » d'entendre « légitimer le cumul de fonctions au Liban, à savoir des politiques milliardaires qui font des comptes d'épicier ignorant le principe sacro-saint de la séparation entre la chose publique et les affaires ».
Tripoli n'est pas le seul espace marginalisé et laissé pour compte au Liban, enchaîne Yezid Sayeh, du centre Carnegie. L'intervenant dresse un tableau piteux de la situation de plusieurs contrées socialement et économiquement marginalisées du pays, notamment le Liban-Sud, le Hermel, n'oubliant pas de mentionner la misère et la marginalisation qui prévalent depuis des années notamment dans les camps de réfugiés palestiniens. Il dénonce l'absence d'une vision globale de développement sur l'ensemble du territoire et de politiques publiques adaptées.
C'est toutefois sur une note d'espoir que se concluent les débats, les organisateurs ayant axé les recommandations sur la nécessité de poursuivre ce type de rencontres – « en toute franchise et clarté » – et ne pas se contenter d'établir des bilans négatifs sans rien proposer en retour.
Les recommandations ont principalement mis en relief la nécessité d'une approche multilatérale qui prenne en compte la reconstruction des zones sinistrées, mais avant tout, la réhabilitation d'une population meurtrie et épuisée sur les plans social, économique, éducatif, voire même psychologique. En somme, il s'agit de rétablir la confiance dans l'État, dans la justice et dans les représentants politiques parallèlement à la sécurité. À défaut, le plan sécuritaire restera lettre morte à Tripoli et les risques de la reprise des combats et de la haine très élevés, diront en chœur les experts. Un travail qui nécessite « des efforts cumulatifs et combinés, non seulement de la part des politiques, des magistrats ou des forces de l'ordre, mais aussi et surtout de la part de la société civile qui doit continuer à jouer les garde-fous, à surveiller, à dénoncer et à proposer », constate le juge Ahmad Ayoubi, représentant le ministre de la Justice, Achraf Rifi.
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