Drame final, exécuté sur une toile bleue étoilée, bannière de l’UE.
On dit qu'Othello est la plus domestique de toutes les tragédies de Shakespeare et celle dont l'intrigue est la plus resserrée autour de son héros tragique, l'inoubliable Maure de Venise. Elle a pour thème les convulsions de la jalousie, ce «monstre aux yeux verts» qui vient hanter un héros trop crédule, fragilisé par son statut d'étranger et marié par amour à la belle Desdémone, fille d'un notable vénitien.
La troupe française Du Zieu en présente ici une variation non plus domestique mais plutôt mondialisée, où les thèmes de l'amour, de la ruse, de la traîtrise, de l'honneur et de la vengeance sont toujours présents, mais où la question de l'étranger prend des ampleurs très actuelles, à l'heure où xénophobie, ségrégation et discrimination enflamment les sociétés contemporaines. Le Maure devient l'Arabe et l'on pourrait arrêter là toutes tentatives de description ou d'interprétation tant le changement d'identité est significatif.
La traduction et l'adaptation d'Olivier Saccomano, mise en scène par Nathalie Garraud, sont restées fidèles au texte shakespearien concernant la trame générale. L'époque, les personnages, les lieux et la narration sont fidèles à la pièce vieille de 400 ans. Certains sont au plus près de la phrase shakespearienne. Quelques tirades, une ou deux situations, sont brodées par Du Zieu.
L'action est menée tambour battant dans un huis clos entre acteurs (au jeu intense et habité) et spectateurs. La scénographie (de Jean-François Garraud) met ces derniers en cercle autour du trio (infernal) qui change de rôle en accessoirisant ses tenues et qui se cherche pour mieux se détruire. Parfois, ce sont les acteurs qui encerclent le public, le prenant au piège de ses tourments. Et lorsque, au paroxysme d'échanges triangulaires, l'acteur ou l'actrice vous fixe droit dans les yeux, de son regard noyé d'émotion, la fenêtre de l'âme s'ouvre toute grande et, fixé sur notre chaise, l'on se sent devenir toute chose. Si ce n'est pas cela le théâtre, le bon, le vrai...
La tragédie s'ouvre sur une discussion entre les acteurs (chapeau à Mitsou Doudeau, Cédric Michel et Charly Totterwitz). Ils parlent de capitaux, de commerce, de marchandages. De bulles spéculatives et de dettes publiques. Et ils décident alors de jouer aux commerçants et de monter une pièce ayant pour «décor» Venise, la cité marchande par excellence. Othello, l'étranger, est à son service. Auréolé de ses succès, il séduit Desdémone, Pour forcer le destin, pour devenir un citoyen à part entière de Venise, il l'épouse. Seule la raison d'État le sauve du châtiment. Avec sa femme et sa suite, il est envoyé à Chypre, avant-poste de la chrétienté, aux confins de la civilisation et qu'il doit défendre contre les Turcs. Mais les Turcs coulent avec leurs bateaux. Dans le huis clos de l'île (et de la scène circulaire) dans l'inaction d'un guerrier privé de guerre, Othello se laisse dévorer par le doute. Par les machinations d'un Iago perfide à souhait, Othello, l'autre, l'étranger, à la fois victime naïve de la haine raciale et assassin aveugle.
La sorcellerie la plus dangereuse n'est pas forcément dans l'apparence de ce que l'on croit sauvage, autre ou différent...

