« Kabakib » et portraits de Syriens ouvrent l’exposition de Mounira el-Solh chez Sfeir-Semler.
D'emblée, c'est par une centaine de paires de «kabakib» (claquettes damascènes) posées à même le sol qu'est accueilli le visiteur de l'exposition. Mais rien à craindre. Cette installation, car s'en est une, ne fait pas référence ici au mode d'insulte favori chez les Arabes, mais renvoie plutôt à une expression occidentale qui est celle de savoir se mettre dans les souliers de l'autre. En d'autres termes, se mettre à sa place, faire preuve d'empathie. L'allusion aux refugiés syriens est suffisamment claire !
Le visiteur est d'ailleurs convié à en faire l'expérience en troquant ses propres chaussures contre une paire de ces sandales de bois (disponibles en différentes pointures et couleurs), le temps d'un tour complet de l'exposition. Qui déroule aussi, sur l'un des murs ceinturant cette installation, une série de portraits de ressortissants syriens que Mounira el-Solh a croqués sur papier libre, accompagné chacun de quelques données relatives à la personne représentée. Toujours cette même veine d'un art provoquant l'empathie chez cette artiste libanaise aux racines maternelles syriennes, et installée depuis 2006 à Amsterdam !
Un parcours transfrontières qui, semble-t-il, l'a amenée à s'intéresser dernièrement aux langues comme mécanismes de trajectoire et de transmission.
Examinant sous l'angle de l'expérience personnelle les concepts de navigation des dialectes, notamment à travers l'afflux de refugiés syriens au Liban ainsi que de la tradition d'émigration proprement libanaise, Mounira el-Solh inscrit ses questionnements dans des œuvres multidisciplinaires. Dans sa toute dernière vidéo intitulée Now Eat my Script (2014), elle évoque, à travers le transport d'objets et de victuailles (dont des quartiers de viande et d'abats volontairement filmés en gros plan) à bord d'une voiture privée, les incessants allers-retours entre le Liban et la Syrie en temps de conflits des membres de ces familles libanaises et syriennes. Et s'interroge sur le rôle potentiel de cette mobilité dans la transmission des
traumatismes...
Une autre vidéo, Vrijouiligers, filmée entre 2012 et 2014 dans un centre d'examens du niveau de langue pour ressortissants étrangers aux Pays-Bas, met en scène une sorte de tour de Babel contemporaine, et amène le spectateur à s'interroger sur ce que véhiculent les mots, les locutions, les sonorités des langues natives lorsqu'elles se trouvent confrontées avec celles des pays d'immigration. « Toutes les langues maternelles sont difficiles », indique l'intitulé de cette exposition. Difficiles à cerner, à porter, à assumer ?
Art et hommes politiques, des liaisons improbables ?
Sauf que Mounira el-Solh, dont la pratique artistique s'inscrit souvent sur le terrain du jeu et de l'ironie, présente aussi au cours de cette exposition des œuvres d'esprit plus ludique. À l'instar des broderies de mots et de leurs anagrammes de part et d'autre d'immenses panneaux en tissus patchwork. Ces Bahr/Harb ou Baas/Aabas, etc. qui révèlent ainsi les doubles faces du langage et véhiculent, par associations d'images, les histoires propres au contexte géopolitique de cette langue arabe. Ou encore, carrément sarcastique, cette série de peintures mettant en scène des personnages politiques en confrontation directe avec l'art. Accompagnée chacune d'une narration fictive et malicieusement insolente sur petites fiches: on y voit Hariri père et fils offrant des fleurs à... Willem De Kooning pour le remercier de ses cours de peinture dispensés à Saad enfant; Nabih et Randa Berry discutant dans une galerie parisienne autour de la fameuse chaise (Gerrit) Rietveld; Mgr Nasrallah Sfeir faisant une performance de démultiplication à la Biennale de Venise, ou encore Hassan Nasrallah et Mahmoud Ahmadinejad admirant un Francis Bacon dans un musée iranien!
Rappelons que Mounira el-Solh est née à Beyrouth en 1978. Après avoir étudié les beaux-arts à l'Université libanaise (UL), elle complète sa formation à l'Académie Gerrit Rietveld d'Amsterdam. Elle a à son actif plusieurs expositions individuelles à Beyrouth, Berlin, Munich, Amsterdam, New York... Son installation de kabakib a été récemment présentée à Art Dubai. Sa vidéo Rawane's Song a été couronnée du prix du jury de Video Brazil. Et en 2007, son installation «As If I Don't Fit There» a été sélectionnée pour faire partie du pavillon libanais à la Biennale de Venise.

