Une « Coppelia » joyau du répertoire de la danse classique qui a ici des atouts imbattables.
Dans cette mégalopole jaillie des sables, aux tours et aux gratte-ciel de plus en plus échevelés, au business de plus en plus florissant, aux artères de plus en plus soignées et verdoyantes, aux chantiers de constructions qui poussent comme des champignons, aux colliers de lumière de plus en plus étincelants dès que la nuit tombe, la culture n'est guère ici une considération ou une préoccupation mineure. La preuve, non seulement ce festival qui s'est imposé comme une prestigieuse rencontre culturelle annuelle incontournable, mais aussi l'affairement autour d'une systématique éducation musicale et artistique pour les générations montantes. Dernier exemple donné en ce domaine, les divers concerts où les vedettes sont des garçonnets, des fillettes, des adolescents et des adolescentes. Et cela à l'amphithéâtre de la Sorbonne nouvelle avec des partitions de haut vol de Vivaldi, Beethoven, Dvorak, Tchaïkovski...
À l'auditorium du Palais des Émirats, devant une salle comble, pour la soirée de clôture placée sous le signe du faste et du glamour, tout comme pour le thème de l'innovation et la créativité, emblème de ce dernier festival, l'ensemble du Théâtre de ballet américain dans une œuvre mythique, même si aujourd'hui elle paraît un peu surannée, d'une facture à la fois romantique et classique : Coppelia.
Sur la musique de Leo Delibes, avec des chorégraphies qui ont marqué (Marius Petipa, George Balanchine et, plus récemment, Roland Petit) et un canevas inspiré d'un conte de Hoffmann, tourne un univers étrange et aux confins du fantastique.
Atmosphère vénéneuse vite happée par le ballet qui en a fait ses pirouettes, ses jetés, ses pointes (sur chaussons satinés, bien entendu !), ses cabrioles, ses cambrés, ses entrechats, ses piqués, ses coupés, ses arabesques, ses écarts et sa gestuelle au code ponctué de grâce, de drôlerie et d'évanescence.
Tout d'abord de quoi s'agit-il ? Trame bien simple narrant les activités du vieux savant Coppelius (une sorte de professeur Nimbus métissé d'un Frankenstein tendre-doux!), fabricant de poupées automates. Il veut doter l'une de ses créatures, justement nommée Coppelia, d'une âme... Les choses se corsent lorsque Frantz néglige un peu sa fiancée Swanilda, en tombant amoureux de la poupée entraperçue par la fenêtre. Et que le jeune homme, dans son aveuglement sentimental, prend pour une vraie vivante ! Folle de jalousie, Swanilda casse toutes les poupées de l'atelier et s'incarne dans cette jeune fille aux yeux d'émail dont son Frantz s'est entiché. Et elle fuit avec son bien-aimé lui donnant l'entière illusion d'être une autre... Stratagème de femme pour l'élu de son cœur: toutes les autres doivent mourir pour qu'elle seule règne sans partage sur le cœur de son amant. Une grande amoureuse, certes, mais aussi une tueuse virtuelle qui ne recule devant rien pour son bonheur et son couple!
Charmant tout cela. Un peu comique et lugubre à la fois ! Mais tout se transcende quand la mise en scène, les pas ailés des danseurs, les costumes, les décors et les éclairages s'y mêlent. Pour booster un rêve et une vision à mi-chemin du baroque et du surréel. Et de façon si riche, qui ne lésine ni sur les moyens ni sur les
techniques.
Voilà une production (plus d'une cinquantaine d'artistes sur scène) dont la beauté et la crédibilité sont garanties par la magnificence ainsi que la richesse visuelle et sonore des versions «bolchoinnes» qu'on donne à Moscou, Saint-
Pétersbourg ou Paris.
Et cette Coppelia, joyau du répertoire de la danse classique, signée par Frederic Franklin, a ici des atouts imbattables. D'abord, cette musique immortelle (ondoyantes sont ces mazurkas, vaporeuses ces valses, languides et bondissantes ces czardas) interprétée avec éclat par l'Orchestre philharmonique de Dresde sous la férule de Ormsby Wilkins. Ensuite, ce décor – oui carton-pâte et kitsch, mais qui ramène gentiment à l'enfance – tout en finesse d'une place publique ou d'un atelier où il se passe tant de choses... On souligne l'originalité et la minutie des détails des costumes ravissants qui flattent aussi bien le regard que l'imaginaire. Et dernier point, argument le plus convaincant et qui a son poids d'or pour tant de brio et de légèreté dans l'éloquence des corps, le talent des danseurs. Notamment pour la «prima donna» Misty Copeland, qui incarne en toute vivacité et toute espièglerie Coppelia. Agilité, dextérité, souplesse, précision, équilibre, subtilité d'expression et de mouvements pour une danse qui a toutes les phosphorescences et tous les scintillements d'un univers empreint d'un onirisme capiteux, parfois extravagant mais toujours dans la lignée d'un rassurant livre aux images bien léchées.
Tous ces éléments conjugués contribuent pleinement à un succès parfaitement justifié. Mêlant humour et sens du tragique, parodie et gravité, folie d'aimer et de créer, intransigeance féminine et illusion masculine, voilà une version de Coppelia qu'on garde savoureusement dans la mémoire.


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