La salle de théâtre, offerte par l’avocat et mécène américain Tim Crowley.
Marfa, bout de terre aride à trois heures d'El Paso, semble loin des yeux du monde. Pourtant, les visiteurs sont nombreux à se presser vers cet eldorado culturel niché au milieu du désert texan. La magie de Marfa peut échapper aux visiteurs qui découvrent ses bâtiments parfois décatis, ses maisons modestes et ses rues dormantes. Beaucoup de commerces n'ouvrent que la moitié de la semaine. On n'y trouve ni pharmacie ni supermarché, mais une librairie pointue, des fondations d'art ou de littérature, des galeries, un théâtre, une station de radio, deux festivals de cinéma et des trésors Art déco.
Chaque week-end, les visiteurs affluent. « C'est comme la marée », plaisante Valerie Arber, plasticienne qui y vit depuis 16 ans. Outre des touristes venus du parc Big Bend voisin, on peut croiser le directeur de la Tate Gallery, l'actrice Sissy Spacek, la pop star Beyoncé, ou des groupes branchés comme The XX. Autour de la petite ville de 1 900 âmes gravite surtout une nébuleuse d'artistes qui y posent leurs valises quelques jours, quelques mois ou pour toujours. « Marfa est une utopie contemporaine, un lieu de pensée et d'art dans un paysage d'une beauté sauvage », explique Fabien Giraud, artiste français qui participe au programme de recherche Fieldwork Marfa.
Mecque de l'art contemporain
Le village a un temps vécu du rail, des ranchs puis d'une base militaire, mais celle-ci a fermé après la Seconde Guerre mondiale et la sécheresse a décimé l'élevage. Le cachet hollywoodien apporté par le tournage en 1955 de Giant, avec Elizabeth Taylor et James Dean, n'a pu enrayer son déclin. Jusqu'à l'arrivée providentielle en 1972 de Donald Judd, l'un des grands artistes américains du XXe siècle. Fatigué de la frénésie new-yorkaise, amoureux du désert et à la recherche d'espace pour ses sculptures géantes, il acheta de nombreux anciens bâtiments militaires ou commerciaux. Il y installa sa famille, son studio et, avec le soutien initial de la fondation d'art Dia, créa la Chinati Foundation, dédiée à l'exposition permanente de certaines de ses œuvres monumentales et celles d'artistes proches de lui, comme Dan Flavin ou John Chamberlain.
Depuis la disparition de Judd en 1994, la collection s'est enrichie, devenant une véritable Mecque de l'art contemporain. « Judd était certain de la qualité de son œuvre, il savait que les gens viendraient », assure le directeur associé de Chinati, Rob Weiner.
Rayonnement
D'autres contribuent aussi au rayonnement de Marfa. La fondation culturelle Lannan y sponsorise des résidences d'écrivains. En 2003 s'est créé le centre d'art, de musique et de cinéma Ballroom Marfa. « Nous aimions l'idée d'une nouvelle frontière », raconte sa cofondatrice Fairfax Dorn. Ballroom a notamment parrainé la célèbre installation Prada Marfa, une fausse boutique de la marque italienne posée en rase campagne.
Quant à l'avocat et mécène Tim Crowley, il a offert au village un théâtre, la librairie et un vaste auvent sous lequel un camion-cantine régale la petite communauté autour de grandes tablées. « À Londres, on ne pourrait jamais voir le directeur de la Tate. Ici, on mange des tacos avec lui », s'amuse M. Crowley. Il souligne toutefois qu'à public sophistiqué, critique difficile : « Quand une exposition est mauvaise ici, les gens ne se gênent pas pour dire que c'était horrible ! »
Embourgeoisement
Parmi les quelque 18 000 visiteurs annuels comme chez les natifs de Marfa, à majorité hispanique, tous ne s'intéressent pas à l'art. « Il y en a qui parlent de la fondation Chianti », ironise Valerie Arber. « Je suis beaucoup allé aux vernissages de Chinati parce que la bière était gratuite », s'amuse Ricky Black, cow-boy de profession. Il juge cependant les nouveaux habitants « très bien » et salue leur apport économique.
Ces dernières années, Marfa s'est embourgeoisée : club de gym et yoga, restaurants gourmets, concept stores, hôtels branchés... Mais pour Rainer Judd, fille de Donald, qui y a passé son enfance, Marfa garde son âme malgré le buzz : « Il y a toujours autant de camions pick-up, les mêmes personnes à la poste ou la banque... » Qu'aurait pensé son père ? « Il aurait aimé ce que font Ballroom et les autres, et qu'on puisse enfin prendre un bon repas au restaurant. »
(Source : AFP)

