Betty Taoutel et Hagop Der Ghougassian interprètent deux types de Libanais : l’angoissée et l’insouciant. Photo Marwan Assaf
Une pièce très attendue, eu écho à son succès au Festival du monde arabe de Montréal, où elle avait été présentée en novembre dernier en création spéciale. Et qui souffle le chaud et le froid (justement ! ), divertit et fait réfléchir, amuse et alarme tout à la fois. Car c'est de l'histoire d'un passeport condamné à l'exil dont il s'agit. Le nôtre. Celui de nous tous Libanais, citoyens d'un pays saigné à blanc par la guerre, l'instabilité, la crise, les attentats et l'émigration de la jeunesse...
Un Passeport n° 10 452 qui réinterprète sur scène l'actualité la plus brûlante. Celle d'un pays où la douceur de vivre a laissé place à l'angoisse de survivre. Où le choix de partir ou de rester se fait de jour en jour plus lancinant. Où la seule alternative à un quotidien semé de bombes, de blessés et de morts est le déracinement...
C'est justement d'une «accommodante Montréal» dont rêve la maman de Omar, alias Betty Taoutel. Depuis que son rejeton est rentré de l'école en pleurant, avec le sentiment d'être un paria, «parce que je suis peut-être le seul Libanais de ma classe. Tous mes copains ont une autre nationalité et suivent des cours d'arabe "allégés"», lui a-t-il révélé. La foudre est tombée sur la tête de cette maman angoissée. Qu'a-t-elle fait pour assurer l'avenir de son fils? N'est-il pas de son devoir de lui procurer un passeport étranger? Ne doit-elle pas l'éloigner de ce pays de jour en jour plus instable et dangereux?
Tourmentée par ces questionnements, elle tente de convaincre son mari – mais aussi elle-même! – de la nécessité de partir. Et met tout en œuvre (des témoignages d'expatriés au bol de pop-corn servi en petite nuisette, en passant par une hilarante vidéo...) pour décider ce dernier, aussi impavide qu'insouciant, en permanence affalé devant sa télé, à quitter le pays pour le bien de leur enfant.
Ce qui donnera lieu à quelques très amusantes séquences de discussions de couple, où la mauvaise foi féminine se heurtant au flegmatique entêtement du mari (campé par le comédien et éclairagiste Hagop Der Ghougassian, très drôle dans ce rôle quasi muet, mis à part quelques borborygmes et trois phrases) apportent l'indispensable note de légèreté à cette comédie douce-amère portée de A à Z par Betty Taoutel. Laquelle, outre l'interprétation de ce presque one-woman-show de 90 minutes, a également signé le texte et la mise en scène, démontrant, une fois de plus, l'étendue de son talent de comédienne, d'auteure et de metteure en scène.
Une artiste qui manie avec brio l'humour et la dérision pour dresser, à coup de pièces aux thématiques sociales tirées de l'actualité, le portrait-vérité du Liban de l'après-guerre.
Car depuis Ekher Beyt Bel Gemmayzé (où elle évoquait la destruction du patrimoine victime de la frénésie immobilière) à ce Passeport n° 10 452, en passant par El-Orb3a Bnoss el-Jom3a (une comédie bien troussée sur les problèmes socio-économiques propres aux Libanais de toutes générations), Betty Taoutel poursuit, semble-t-il, un travail de mémoire. Sans métaphores, ni allégories, les textes bien campés dans la réalité de la vie contemporaine libanaise, à peine relevés d'un soupçon de caricature, elle radiographie par imagerie... scénique, pourrait-on dire, l'état de ce grand corps malade qu'est le pays du Cèdre! Un pays en proie à toutes les crises : économique, sociopolitique (Taoutel greffe d'ailleurs dans ce dernier opus une pique à l'encontre de la loi sur la nationalité qui interdit aux mères libanaises de transmettre la leur à leurs enfants) et encore et toujours, hélas, sécuritaire...
«Il n'y a qu'à déchiffrer la symbolique de nos monuments nationaux et de nos places publiques: la statue de l'Émigré et celle des Martyrs. Cela signifie que dans ce pays soit on émigre, soit on périt victime des événements ! » Voilà l'argument, imparable, que la maman de Omar finit par trouver pour tenter de convaincre son mari de la nécessité de quitter le Liban pour aller s'installer sous des cieux plus cléments. De troquer ce passeport n° 10452 contre un autre qui donne accès à un avenir meilleur... «Parce qu'ici, nous avons compris que rien n'a changé et que rien ne changera jamais...», assène, sans demi-teintes, la comédienne- auteure.
Mais «là-bas», la vie se révèle souvent très différente de ce que l'on avait imaginé. Et les interrogations reviennent parfois aussi, à nouveau, en boucle: (re)partir ou rester? Et si finalement c'était cela la destinée du Libanais: être en permanence déchiré où qu'il se trouve? Comme toujours chez Taoutel, un spectacle qui prête à réflexion...
*Jusqu'au 4 mars, au théâtre Monnot (rue de l'église Saint-Joseph), les jeudis, vendredis, samedis et dimanches, à 20h30. Billets en vente dans toutes les branches de la librairie Antoine : à 50 000 LL ; 35 000 LL ; 20 000 LL (étudiants). Tél. : 01/218078 - 994030.
Un Passeport n° 10 452 qui réinterprète sur scène l'actualité la plus brûlante. Celle d'un pays où la douceur de vivre a laissé place à l'angoisse de survivre. Où le choix de partir ou de rester se fait de jour en jour plus lancinant. Où la seule alternative à un quotidien semé de bombes, de blessés et de...

