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Culture - Spectacle

Les damnés du « Paradis » ont la parole

Ils viennent sûrement de l'enfer, ces anges-là. Des messagers de la troupe Zoukak, venus raconter par bribes la douloureuse histoire de cette « Janna, Janna, Janna » *, ce « Paradis » de pays qu'est le Liban. Mais aussi celle de son peuple, incorrigible, infidèle aux leçons de son histoire.

Maya Zbib, Lamia Abi Azar et Dania Hammoud, le talentueux chœur féminin à voix multiples.

Il faut suivre les flammes vacillantes des bougies posées sur les marches de la maison à trois étages pour accéder au « Paradis ». La porte du studio de Zoukak s'ouvre alors sur une pénombre mitoyenne. Des bancs sont disposés en rang. Face à eux, la scène. Une estrade à deux niveaux. Sur le premier, un tapis oriental dont les fils et les motifs multicolores s'imbriquent à l'image de la tapisserie communautaire libanaise. Un rideau en velours bleu renforce le sentiment d'être accueilli dans un intérieur de maison (scénographie d'Abraham Zeitoun). Trois jeunes femmes entrent en scène, l'une après l'autre. Maya Zbib, Dania Hammoud et Lamia Abi Azar. D'un même souffle, d'une même voix monocorde, elles entament en chœur le début de l'histoire. « Fi ya ma fi, bi hal zaman el-mektifi »...
Il était une fois, un pays qui n'a pas d'histoire. Qui en a plusieurs. Il en a tellement qu'aucun livre ne peut les contenir. D'ailleurs, aucun livre n'en parle. Bizarre, non, qu'aucun document ne relate les quinze années les plus atroces de la vie d'un pays ?
C'est l'histoire d'un peuple. Mais ce peuple n'est pas unifié (loin de là). Alors on parlera plutôt d'histoires d'individus, ayant vécu sur un même morceau de terre et partagé les mêmes expériences. Si les tortionnaires diffèrent d'identité et de lieu géographique, les victimes, elles, ont subi les mêmes supplices. Les mêmes vies écrasées de part et d'autre des lignes de démarcation.
Et voilà qu'aujourd'hui, ces damnés du Paradis ont la parole. Écoutez bien ce qu'ils disent. Tendez l'oreille sur les paroles de leurs chansons. Observez bien les pas de leur danse. Sur le fil tendu de leurs mémoires personnelles, les actrices égrènent leur chapelet de témoignages continus et cumulatifs, des phrases et des mots qui évoquent des gloires passées, des pertes, des incidents et des ruines. Beaucoup de ruines... Des mots, des noms de lieux beyrouthins, de personnages plus ou moins illustres, des formules lapidaires qui sonnent comme de sinistres « déjà-vus, déjà entendus ». Dans ce vocabulaire de la guerre, cette dialectique propre à notre pays, un seul mot provoque chez le concitoyen une foule de sentiments et de souvenirs. Cela s'appelle une histoire commune. Mais c'est aussi devenu un folklore national. C'est, en fait, de la tragédie de ce folklore que nous entretient Zoukak ici.
Une tragédie dont les dates ont été chamboulées ici. Elles n'ont aucune signification particulière. Sauf peut être celle de 1991. Date symbolique à laquelle la loi de l'amnistie a condamné tant de familles au silence...
Les démons intérieurs de la troupe se matérialisent dans ce courageux et puissant spectacle, mis en scène par Omar Abi Azar et Junaid Sarieddine sur un texte de Hachem Adnan. Une œuvre qui vient clore le chapitre de la « recherche historique » entrepris en 2013 avec la pièce Mashrah watani (Perform Autopsy). Un travail qui confronte « plusieurs points de vue dans la relation de la vie privée et publique avec l'histoire » et qui fait partie d'un projet conjoint avec War Child - Hollande, en partenariat avec le Centre pour la démocratie soutenue (SDC) et les Citizenship and Peace Youth Clubs, avec le soutien financier de la Liberty Foundation.
Les braves et talentueux gens de Zoukak veulent faire en sorte qu'on ne tue pas une seconde fois les morts de la guerre. Ils déterrent les récits ensevelis sous le poids du silence, de l'oubli, du déni. Ils font voler en éclats l'amnésie collective, entretenue pas nos dirigeants qui sont eux-mêmes responsables de trop de sang coulé. « Notre histoire nous a réduits à des chiffres qui alimentent une polémique destructrice. Nous défions ce qui nous paralyse et nie tout espoir d'un avenir. »
Ah, les voilà qu'elles chantent, nos trois choristes. Elles reprennent en chœur la chanson Janna, Janna, Janna rendue célèbre par l'Irakien Majed al-Mohandis. La phrase finale, « même ton enfer est un paradis », laisse un fort goût de paradis perdu. Ou à retrouver ?

* « Janna, Janna, Janna », au studio Zoukak, Adlieh, ce soir, demain samedi 8 et dimanche 9 février à 20h. Entrée libre. Les places étant limitées, prière de réserver au tél. : 76/863415.

Il faut suivre les flammes vacillantes des bougies posées sur les marches de la maison à trois étages pour accéder au « Paradis ». La porte du studio de Zoukak s'ouvre alors sur une pénombre mitoyenne. Des bancs sont disposés en rang. Face à eux, la scène. Une estrade à deux niveaux. Sur le premier, un tapis oriental dont les fils et les motifs multicolores s'imbriquent à l'image de la tapisserie communautaire libanaise. Un rideau en velours bleu renforce le sentiment d'être accueilli dans un intérieur de maison (scénographie d'Abraham Zeitoun). Trois jeunes femmes entrent en scène, l'une après l'autre. Maya Zbib, Dania Hammoud et Lamia Abi Azar. D'un même souffle, d'une même voix monocorde, elles entament en chœur le début de l'histoire. « Fi ya ma fi, bi hal zaman el-mektifi »...Il était une fois, un pays...
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