Blandine Le Callet.
Il y a cette phrase terrible d'un ami qui, devant l'agitation des vivants, disait : « Mais comment oublie-t-on que les cimetières sont pleins de gens indispensables ? » Belle formule pour une distanciation de nos fébriles activités, pressantes, pressées, empressées et expresses. Un bon retour au calme et à l'humilité... À la poussière, notre lot commun !
Auteure fêtée et récompensée de prix (de Poche 2017 et 2010), invitée la saison dernière au Salon du livre de Beyrouth, Blandine Le Callet a toujours eu un choix pointu pour ses narrations romanesques. Dans le sillage de son inspiration, ces dix nouvelles, carrément tirées des tombes, sujet insolite quand on y réfléchit.
À travers une paisible déambulation dans les cimetières pour trouver les mots et les personnages qui quittent les caveaux pour habiter et hanter les pages d'un roman et l'imagination d'une écrivaine. Et séduire les lecteurs.
Rêves de pierre, en gestation depuis plus de vingt ans. Sujet précieusement gardé dans la manche de la romancière. Entre voyages et recherches, hasard et coïncidence, au gré de la sympathie ou de l'empathie, dans un méticuleux travail de documentation historique, les sujets et les thèmes se sont emboîtés, imposés.
Et les histoires, toutes nées de petites phrases sur marbre ou granite, ont fait, à partir d'une imagination féconde et de faits réels, leur chemin sous une plume qui ne demandait qu'à ressusciter le passé et donner paroles aux disparus. Depuis des siècles.
Des histoires bien vivantes, toniques et émouvantes, quoique fleurant une sorte de balade funéraire pour des hommages posthumes à des inconnus. Des histoires qui remontent à bien loin, pour se rapprocher graduellement de notre époque.
Avec les épitaphes en fin des nouvelles, exergues à l'ordre renversé, comme pour rappeler que ces bribes d'existences, saisies par des morts douces, violentes, subites, prévisibles, solitaires ou collectives, ne sont qu'une illustration de quelques mots gravés sur la pierre.
Cela commence par l'Antiquité où Hermès découvre, un peu sur le tard, que son maître est en fait son père ! Les privilèges dont il bénéficie, notamment son affranchissement de l'esclavage, ne sont dus qu'à son rang de fils non officiellement reconnu... Et l'affection que son père lui porte spontanément ainsi que les liens que toute paternité tisse surtout ne sont que profondément paternels quand la mère a été l'amour d'une vie. Cela se passe en l'an 120 après J.-C.
Et ainsi s'étirent l'écheveau et la ronde des évocations. D'une duchesse de Normandie en 1103 au destin marqué par un mari violent, à ce bébé mort – né à la fin du XIXe siècle –, en passant par le testament contesté d'une mère aux enfants qui s'entre-déchirent, à des amours incestueuses, coupables et hors normes, à ces morts en masse des juifs de l'Ukraine massacrés par les nazis, le seul guide, entre ces tombes brusquement livrant le flanc à la confidence, levant le voile sur des secrets parfois terribles, aux histoires surprenantes sans être saugrenues, le fil conducteur est un chien perdu... D'une fidélité confondante. Jusqu'au dernier récit, jusqu'à la dernière page.
Écriture élégante et fluide pour des fins de vie reconstituées. Comme un film repris à partir de la dernière image. Sensible au drame humain, dans ses faiblesses et ses élans, l'auteure ne manque pas de finesse dans ses propos pour des nouvelles qui ont tout pour séduire : poésie, dépaysement, étrangeté. Edgar Allan Poe aurait été ravi, par-delà toutes les subtilités de langue ou de narration, de cette alliance du fantastique et du réel, du funéraire et du vivant.

