Le Renaudot a choisi, comme l’un de ses chevaliers servants dans l’arène littéraire, Romain Puertolas. Nom à retenir. Avec un titre d’un roman absolument extravagant. Jugez-en.
Son livre, publié aux éditions Le Dilettante (256 pages), s’intitule L’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA.
D’abord un petit mot sur l’auteur. Un jeune homme d’origine franco-espagnole, né à Montpellier en 1975, à la bouille sympathique, au regard coloré, pétillant, à l’allure sportive, à la vie trépidante et embrassant des carrières multiples, en dents de scie. Avec des réparties amusantes, en le démontrant face à un Laurent Ruckier, émoustillé et enthousiaste, dans son émission télévisée culte On n’est pas couché qui épingle allègrement et en toute intelligente causticité ses invités.
De ses premières aspirations de vouloir être coiffeur-trompettiste, il plonge dans les sillons des CD pour devenir DJ, puis se convertit dans l’art de la scène pour devenir compositeur-interprète, se ravise pour entreprendre traduction et interprétariat, se faufile au rang des stewards dans les avions pour découvrir qu’il est tout aussi bien dans l’habit d’un magicien dans un cirque autrichien.
Zut alors, rebelote. Tournant à 180 degrés, écrire semble mieux convenir à sa prolixe personnalité et réussit à mieux endiguer son glouton appétit de vivre.
Et voilà, d’une plume convulsive, lui qui a toujours écrit par ailleurs («même sur mes manches de chemises», dit-il), il signe son roman tissé d’un imaginaire absolument délirant. Et ainsi, dans les devantures des librairies et dans les mains des lecteurs, cette curiosité littéraire qui sort sans ambages du rang, avec un titre, fracassant pied de nez à tout sérieux ou toute pompeuse gravité: L’Extraordinaire voyage d’un fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA.
Moquerie voulue pour toute tranche de vie sédentaire et consumériste. On pourrait, sans l’offenser, mettre en exergue sa propre phrase, encouragement pour tout entreprendre: «Si le ridicule tuait, je serai mort-né.»
Alors on feuillette ce désinvolte conte moderne qui prend, avec un humour farfelu et sautillant, le parti des déshérités et des damnés de la terre, surtout du tiers-monde. Une leçon de tolérance pour un voyage «low-cost». Un livre clown et un ouvrage cirque où tout le modernisme violent et agressif de la planète est dénoncé avec légèreté, cocasserie, en une fiction burlesque qui tient d’une caricature toute en teinte de drôlerie. Avec, en prime, le sens du rire.
Imaginez un peu fakir Ajatashatra Lavash Patel (quel nom!) parti acheter chez IKEA à Paris une armoire pour sa planche à clou afin d’y dormir et cogiter confortablement. Oublié au grand magasin, il passe un sacré moment d’emprisonnement et de solitude. Tout en entreprenant, en dehors de sa volonté, un voyage inattendu, hors frontière de l’Hexagone. Le rêve et la réalité s’embrouillent astucieusement sous la plume d’un auteur qui ne manque pas d’imagination.
Pérégrination rocambolesque et ubuesque dans une Europe délirante, aux frontières floues et en mal de vivre. Personnages «undergrounds» pour des rencontres invraisemblables et à dormir debout, tout en louchant du côté d’une Libye débarrassée de son dictateur. Fantaisie loufoque n’est-ce pas?
Place à l’amour aussi avec Sophie Morceaux (eh oui, morceau de sucre!) et des propos d’une teneur hilarante. Fou, fou est ce récit hirsute et abracadabrant qui se nourrit d’une sève singulière: la réalité sous un éclairage onirique et décousu. Comme un quotidien surprenant et truffé d’imprévus.
On passe outre les annonces alléchantes (déjà l’ouvrage est acheté par 30 pays, déjà l’ouvrage est sollicité pour être traduit en 27 langues, déjà l’ouvrage en lice pour plusieurs offres d’adaptation au cinéma) et on attend patiemment le verdict du jury Renaudot, mais aussi celui du public qui a toujours son mot à dire.
Mais le moins qu’on puisse en dire, par-delà l’emploi d’une langue savoureuse, la dénonciation d’une société cruelle et robotisée, le recours à un imaginaire débridé, il y a là surtout la présence d’une voix, qui a droit à la vie et à l’épanouissement. Une voix délicieusement fraîche et juvénile.
N’oubliez pas ce fakir sur la table de chevet ou sur l’étagère de la bibliothèque. Pour cet hurluberlu malmené mais qui se débrouille diablement bien, la rencontre, à travers une lecture hors normes, en vaut le détour. C’est un rigolo qui a du punch.


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