Le deuxième ouvrage qui allait avoir toutes les sympathies et les suffrages, La Liste de mes envies, fut plus qu’une réussite. Un triomphe. De librairie et d’écriture. Presque un demi-million d’exemplaires vendus, traduction dans vingt-sept pays et un style qui a fait l’admiration de tous, par sa simplicité, sa clarté et son sens adroit d’une intrigue rondement menée.
Et voilà que pour cet été, La Première chose qu’on regarde, une narration tissée d’amour et de quête identitaire, démarre fort bien dans la chaleur d’un été torride. Faussement simple, ce roman explore le spectre du double et les tentations des amours improbables.
Une ouverture surprenante. Dans un coin de Picardie, un jeune garagiste de vingt ans (qui fantasme depuis l’enfance sur les seins des femmes, obsession qui régit la sexualité d’une vie) est appelé à ouvrir sa porte à une inconnue. Sidération et miracle, au seuil de sa modeste demeure, l’éclatante beauté de l’actrice Scarlett Johansson. Fugue ou cavale ?
Les phrases, comme un serpent qui se love dans ses anneaux, dessinent lentement la courbe d’une bouleversante histoire d’amour pour dévoiler que les apparences peuvent être trompeuses. Cette femme n’est que le sosie de celle qui fit tourner la tête des spectateurs dans Lost in Translation, La Jeune fille à la perle et Vicky, Cristina Barcelona... Mais l’attirance de part et d’autre est fatale, inévitable.
À travers les petits gestes du quotidien et les sensibilités à fleur de peau, deux êtres se découvrent, se frôlent, se rapprochent, plongent dans la chimère des rêves et la dureté de la réalité. Liste des petits détails de l’existence qui révèlent que l’amour, une nécessité vitale, existe. Et se lit dans les yeux d’un homme aux mains noires de cambouis et d’une femme prise au piège d’une image qui n’est pas vraiment la sienne.
Si l’apprentissage de l’amour est rebelle, les souvenirs sont encore plus rebelles à s’estomper, plus tenaces, plus poignants. À chacun des deux ses souvenirs d’orphelin. Et c’est là que la narration de Delacourt, pourtant parfois drôle, bascule dans une surcharge un peu sinistre. Elle devient violente et faiblit vers la fin.
Une enfant dévorée par un chien, un père alcoolique, une mère absente, la maladie, la dégénérescence, des comparses médiocres et un horizon plombé. Atmosphère oppressante. Mais la lumière émane des deux personnages principaux cheminant vers la découverte de soi et de l’autre, pour une meilleure connaissance, et réflexion de l’identité de
chacun.
L’auteur glisse sur ces deux univers avec un certain brio, surtout en faisant une impressionnante nomenclature cinématographique qui frise, hélas, l’excès et la cuistrerie. Parfois jusqu’à l’agacement. Riche référence musicale aussi avec une mère qui chantait du Piaf et un ouvrage qui a pour exergue les paroles de Quadrophenia des The Who...
Amusants et d’actualité aussi sont ces nombreux anglicismes qui truffent un texte subtilement placé sous le signe de la poésie. Rimes tirées surtout de la plaquette Exister de Jean Follain (poète préféré de l’auteur) parsemées au gré des pages comme une brume qui enveloppe des mots à la modernité trop sèche, trop sombre, trop grave.
Avec l’ombrelle de Jean Follain, à la fois hommage et voilette, voilà une manière délicate de parler, par-delà fiction, cinéma et musique, d’une meilleure approche des mots. Grégoire Delacourt emboîte le pas à un rimailleur inspiré et à contre-courant des modes (en ces temps-là, c’était le surréalisme) pour évoquer, dans le silence des campagnes, l’attachement à la modestie, aux paysages, aux sentiments. Les vrais, les authentiques.
« La Première chose qu’on regarde » de Grégoire Delacourt (264 pages, JC Lattès) est en vente à la librairie al-Bourj.

