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La Turquie, « un pays propice aux théories du complot »

La Turquie, « un pays propice aux théories du complot »

Contestation Les événements de la place Taksim ont mis en évidence le pluralisme et les divisions de l’opposition, autant que les clivages internes de la société turque.
Joe MEZHER | OLJ
24/06/2013

Des manifestations, parfois violentes, secouent la Turquie depuis plus de trois semaines. Le mouvement, entamé le 31 mai en réaction à l’intervention brutale de la police contre des militants écologistes sur la place Taksim à Istanbul, qui refusaient la destruction du parc Gezi, a très vite cristallisé les colères accumulées contre le parti islamo-conservateur au pouvoir. La contestation s’est peu à peu focalisée contre la personne même du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, accusé de dérive autoritaire et de vouloir islamiser la société turque. Les militants ont exigé sa démission. Pour sa part, arrogant et provocateur dans ses propos, M. Erdogan a choisi la force pour mater les manifestants qui défient son autorité. Toutefois, en choisissant la confrontation, il a pris un risque qui pourrait lui coûter cher politiquement.
Traitant les manifestants de « pillards », le Premier ministre les a accusés d’être les pions d’une machination extérieure, ne croyant pas à la spontanéité de leur mouvement ni à son ampleur. Des propos réitérés durant le week-end, M. Erdogan faisant un parallèle entre les manifestations en Turquie et au Brésil, accusant notamment Twitter et Facebook d’être derrière le complot qui vise ces pays.

Rhétorique complotiste
« La Turquie est un pays propice aux théories du complot, de toutes sortes. Déjà, les gouvernements précédents avaient tendance à expliquer les difficultés du pays par un complot ourdi par des forces extérieures, qui ne veulent pas le bien-être et le progrès de la Turquie », estime Bayram Balci, chercheur au centre de réflexion Carnegie Endowment. « Je pensais que ces théories paranoïaques étaient enterrées dans l’histoire. En fait non », poursuit l’expert, ajoutant : « Le gouvernement, ou du moins son chef, Recep Tayyip Erdogan, s’est comporté de la même manière que les kémalistes. La seule explication qu’il a trouvée dans la fronde est la pseudoconspiration des ennemis de la Turquie. En réalité, l’insatisfaction croissante d’une frange de la population était visible depuis plusieurs mois, voire depuis le début du troisième mandat du Premier ministre, en juin 2011. Les gens qui sont descendus dans les rues étaient, pour la plupart, de simples citoyens qui ne voulaient plus être assujettis et dirigés dans leur vie quotidienne. »


Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More et collaborateur d’Hérodote – revue de géographie et de géopolitique –, abonde également dans ce sens. « Il est vrai qu’Erdogan a usé de cette rhétorique complotiste (...). Ramener les multiples oppositions que l’on rencontre et les manigances de ses compétiteurs à un vaste complot occulte est un classique du genre », déclare l’analyste, estimant que ceci n’est pas de bon augure. « L’on veut croire que cela relève du contexte politique, fort propice à une rhétorique enflammée », dit-il. « En Europe, ce “complotisme” est perçu comme le signe d’un durcissement et d’une tentation autoritaire », poursuit M. Mongrenier. « Si l’on met les choses en perspective, le multipartisme turc et la liberté électorale sont bien là et la démocratie semble s’enraciner. D’un autre côté, ce type de système politique n’est pas réductible au libre suffrage et à la loi du nombre. Le respect de l’État de droit, le règne de la loi, l’indépendance de la justice sont d’autres exigences requises », souligne-t-il. Et sur ce plan, il semble que la Turquie ait des progrès à faire, affirme l’expert, rappelant les affaires Ergenekon et Balyoz. « Ces supposés coups de force militaires auraient été préparés alors que les hommes de l’AKP prenaient les rênes du pouvoir. La procédure judiciaire a été bousculée, pour le moins qu’on puisse dire. Bien des militaires se retrouvent derrière les barreaux sur la base d’éléments incertains », assure-t-il, poursuivant sur sa lancée : « Une fois les recours épuisés en Turquie, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) devrait être saisie. En Europe, on n’a pas suffisamment prêté attention à ces faits, irréductibles à des règlements de compte entre militaires et islamistes. C’est l’État de droit qui est en jeu, ce qui conditionne le respect des libertés fondamentales et l’avenir de la Turquie. »

Le déclin ?
Un avenir qui pourrait se jouer plus tôt que tard, lors des prochaines élections. Interrogé sur le fait de savoir si la répression des manifestations aura des incidences sur le scrutin, Bayram Balci répond : « Incontestablement, oui ! D’ailleurs, des sondages d’opinion menés par diverses agences – y compris proches du pouvoir – montrent que l’AKP perdrait une importante partie de ses voix si des élections étaient organisées demain. » D’après certaines de ces estimations, l’AKP obtiendrait environ 35 % des voix, ce qui serait un net déclin par rapport à juin 2011 lorsque le parti avait obtenu 50 % des voix. « L’AKP resterait la première force politique du pays, mais son envergure hégémonique est, je pense, du passé dans la vie politique turque, et je dirai, à titre personnel, tant mieux, car il est plus sain pour une démocratie d’avoir plusieurs forces politiques à peu près équilibrées », souligne M. Balci.

Hégémonie politique
Pour M. Mongrenier, voici une décennie que l’AKP est en situation hégémonique. « Depuis 2002, il a remporté tous les scrutins : trois législatives, deux référendums et une présidentielle. Face à cette prééminence national-islamiste, les kémalistes du CHP ou les nationalistes du MHP ne sont pas encore parvenus à se poser en forces suffisamment puissantes pour l’emporter », dit l’expert. « Ce déséquilibre dans le jeu des partis n’est pas favorable à l’équilibre d’ensemble du système politique. À cet égard, les événements de la place Taksim ont surtout mis en évidence la multiplicité et l’éclatement des groupes d’opposants ainsi que les clivages internes de la société turque », ajoute-t-il. M. Mongrenier estime que l’AKP a trouvé une « formule politique » qui marche et l’opposition a certainement beaucoup de travail devant elle pour se poser en alternative. « Pourtant, la “grande image” à laquelle l’AKP recourt pour légitimer son projet politique, à savoir le rêve néo-ottoman, est mise à mal par les réalités géopolitiques alors que l’horizon européen se dérobe », déclare-t-il, poursuivant sur ce plan : « La légitimité ne peut reposer sur la seule croissance économique et l’islamisation des mœurs (une forme de rigorisme moral ? ) ne fait pas un projet politique. Dans la durée, le consumérisme ne joue-t-il pas en sens contraire ? »

L’UE ? Pas une priorité
« L’horizon européen se dérobe »... Cette réflexion de Jean-Sylvestre Mongrenier nous amène à l’interroger sur l’adhésion de la Turquie à l’Europe des vingt-sept. « En réalité, les négociations piétinent depuis plusieurs années et leur aboutissement n’est pas la priorité des parties prenantes, tant du côté de l’UE et de ses États membres (ils sont très partagés quant à l’adhésion de la Turquie) que du gouvernement turc, répond l’expert. Ankara semble moins empressé de mener les réformes nécessaires pour intégrer l’acquis communautaire (le corpus législatif de l’UE), ce qui n’était pas le cas lorsque la majorité et le gouvernement AKP se sont mis en place (2002) ; l’UE et ses critères étaient alors vus comme un bouclier contre l’armée et l’establishment kémaliste », assure-t-il.
L’Allemagne ainsi que les Pays-Bas viennent de s’opposer à l’ouverture d’un nouveau « chapitre » des négociations, le terme désignant les principaux points autour desquels s’organise l’acquis communautaire. « De fait, ces pays ont argué des événements de la place Taksim, mais la question de l’adhésion turque ne repose pas sur de seuls facteurs conjoncturels. En Europe, nombreux sont ceux qui redoutent un tournant autoritaire de la part d’Ankara. De surcroît, les dirigeants des États membres de l’UE sont absorbés par la crise de la zone euro, les difficultés économiques et la montée de l’euroscepticisme. Après l’entrée de la Croatie dans l’UE, le 1er juillet, l’élargissement devrait marquer une pause, les pays des Balkans occidentaux ayant une tâche immense à mener au plan de l’État de droit, de la lutte contre la corruption et le crime organisé », relève M. Mongrenier.


Dès lors, selon lui, la Turquie est considérée comme un cas sui generis relevant du moyen-long terme et de ses aléas. « En conséquence, Ankara menace de se tourner vers l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), dont elle est un partenaire, mais ce n’est pas une alternative comparable et cela entrerait en contradiction avec ses alliances à l’Ouest (fort partenariat stratégique avec les États-Unis et appartenance à l’OTAN). L’OCS est avant tout un club russo-chinois et la Turquie entretient des relations difficiles avec Moscou, notamment dans l’affaire syrienne (ce qui n’empêche pas un important business énergétique par ailleurs) », affirme-t-il.


« La répression, indigne d’un pays qui veut rejoindre l’Europe, aura des conséquences fâcheuses sur les relations entre la Turquie et l’UE, déclare pour sa part Bayram Balci. Je dirai même qu’on en voit déjà les effets. La France avait décidé avec l’arrivée au pouvoir de François Hollande de lever son veto sur les négociations concernant cinq chapitres, un vrai geste de bonne volonté des Européens, mais on vient d’apprendre qu’un chapitre qui devait être ouvert ces jours-ci ne le sera pas. Et la demande de ne pas ouvrir ce chapitre est venue de l’Allemagne, qui a été plus critique que ses partenaires sur l’usage excessif et disproportionné de la force pour réprimer la contestation », indique l’expert. Cependant, M. Balci tempère : « Cette crise peut aussi être passagère, et rien ne dit que le gouvernement ne va pas changer d’attitude, d’autant plus que le processus étant long, l’avenir des relations entre la Turquie et l’UE dépasse dans une certaine mesure le simple cadre de l’AKP. »

Souffrance régionale
Et l’analyste continue sur sa lancée, abordant cette fois-ci – par extrapolation – le sujet de la politique extérieure turque. « Il est difficile en l’état actuel des choses de prédire quelles seront les conséquences de la récente crise en Turquie sur sa politique extérieure, mais on peut aisément émettre quelques hypothèses », dit M. Balci. Premier constat du spécialiste : l’image charismatique du Premier ministre Erdogan, et de la Turquie avec lui, prend un sacré coup. « Il est donc indéniable que la Turquie ne peut pas dans le court terme mener une politique extérieure ambitieuse, comme elle le faisait auparavant. Plus particulièrement dans le monde arabo-musulman, et a fortiori dans les pays qui ont changé de régime du fait du printemps arabe », affirme-t-il. Deuxième constat : « Le contexte dans lequel intervient cette crise en Turquie est d’autant plus mauvais qu’en Iran on a l’impression que le régime s’adoucit, grâce à l’élection d’un modéré à la tête de l’État. Il est fort regrettable pour la Turquie, qui est et qui demeure une démocratie, que cette mauvaise image sur la scène internationale apparaisse à un moment où l’Iran, un de ses rivaux dans la région, suscite l’attention et le débat dans un esprit plus positif », ajoute-t-il.
Pour M. Balci, « la Turquie va souffrir au plan régional de la récente crise, mais sur le moyen et le long terme, elle peut la surmonter ». « La carrière du Premier ministre est entachée à jamais, mais sans être compromise, assure-t-il. La Turquie, elle, à moyen terme, après avoir montré que sa société est capable de résister aux dérives autoritaires d’un gouvernement démocratiquement élu, peut montrer une fois de plus qu’elle a une place exceptionnelle dans le monde musulman », conclut-il.
Commentant à son tour le sujet, Jean-Sylvestre Mongrenier estime que « si une partie de l’opinion publique en Turquie n’approuve pas la politique menée par Erdogan et son gouvernement dans l’affaire syrienne, cet aspect des choses n’était pas central dans les événements de la place Taksim et il ne devrait pas y avoir de conséquences pour la diplomatie turque ». Et de poursuivre : « Il est vrai que les protestations et l’évacuation par la force de ladite place peuvent avoir porté atteinte à l’image du pays, mais la thématique du modèle turc était déjà dépassée par la dynamique des événements dans la région ces deux dernières années » ; « il faut se rappeler que la pierre angulaire de la diplomatie Davutoglu était la réconciliation avec le régime baassiste d’Assad, réconciliation mise en scène encore dans les mois qui précèdent le basculement de la Syrie dans la contestation puis la guerre ».


« La diplomatie néo-ottomane s’est révélée être un discours autoréférentiel », analyse M. Mongrenier. D’une part, la Turquie est bien une puissance d’envergure régionale ; d’autre part, le tour pris par les événements au Proche et Moyen-Orient limite son influence effective et bien des Turcs sont surtout soucieux de se préserver du désordre, selon lui. Ankara doit, de surcroît, compter avec la volonté du régime chiite-islamique iranien de se poser en puissance dominante dans la région, ainsi qu’avec les ambitions réaffirmées des dirigeants russes dans ce qu’ils considèrent être leur “étranger proche”, dont une partie fait intersection avec l’environnement de la Turquie (bassin de la mer Noire, Caucase, voire Asie centrale, sans parler de la Syrie) », souligne encore l’expert. Et de conclure : « La situation de la Turquie n’est guère facile et c’est l’évolution du rapport des forces dans ces espaces qui pourrait infléchir la politique étrangère menée par Ankara. »

 

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