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Lifestyle - Société

« Des voleurs comme nous, jouer sur scène, réellement ? »

Des prisonniers polonais jouent du Shakespeare en toute liberté, et, pour certains détenus, le théâtre est devenu une vraie passion.

Plusieurs dizaines de prisonniers, aidés par quelques professionnels du théâtre, ont eux-mêmes adapté et réécrit le texte de la pièce, inventé les costumes et les décors. Janek Skarzynski/AFP

Pour interpréter sur scène le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, une troupe polonaise a choisi des prisonniers, aux côtés d’artistes professionnels, dans une tentative originale de réinsertion sociale des personnes marginalisées.
Formée de six détenus qui purgent des peines allant jusqu’à dix ans de réclusion, de quatre comédiennes et d’un acteur, lui aussi un ancien prisonnier, la troupe est venue présenter samedi son spectacle sur les planches du Teatr Polski, la très prestigieuse scène de Varsovie. « Nous n’avons jamais pensé que cela puisse nous arriver », déclare Szymon Semeniuk, condamné à trois ans de prison. « Des voleurs comme nous, jouer sur scène, réellement ? » s’interrogeait cet homme de 33 ans qui interprète le rôle de Demetrius. Il dit avoir eu peur surtout de se rendre ridicule aux yeux des autres détenus et de se faire huer par le public.

 

Mais rien de tel n’est arrivé. Le spectacle, préparé pour une seule représentation, a déjà été joué cinq fois depuis sa première en octobre à Lublin, une ville universitaire de l’est de la Pologne où est née cette initiative. Associé au projet de la troupe Zapaleni.org, la direction du pénitencier d’Opole Lubelskie, où croupissent quelque 650 détenus dont une centaine pour homicide et quelques-uns condamnés à perpétuité, a fini par faire confiance aux prisonniers choisis, même s’ils « n’ont pas toujours été des anges », souligne Ludomir Minicki, chef d’une division de la prison. Pour la première représentation à Lublin, ils ont été escortés par une douzaine de gardiens bien armés. Leurs menottes leur ont été enlevées seulement avant le spectacle, dans les vestiaires. Pour jouer à Varsovie, ils sont cependant venus pratiquement sans escorte, tout juste accompagnés de leur éducateur. « Je voulais que le public voie en eux des gens normaux, capables de faire quelque chose et susceptibles aussi d’être aimés. Des gens qui peuvent donner quelque chose d’eux-mêmes, et non seulement prendre », explique Dariusz Jez, 47 ans, le fondateur de la troupe, ancien prisonnier pour qui le théâtre est devenu un gagne-pain à la sortie de la prison.

Supplique
Ce n’est pas par hasard que la directrice artistique de la troupe Joanna Lewicka a choisi le Songe d’une nuit d’été. Elle a voulu que ce soit aussi « un songe » pour ces prisonniers, un rêve loin des réalités de la vie derrière les barreaux. « Dans un endroit oublié par Dieu, il est important qu’il y ait des gens qui n’aient pas peur d’être avec eux, mais aussi qui veuillent travailler avec eux », explique Lukasz Pruchniak, chargé des programmes culturels à la prison d’Opole Lubelskie. Depuis l’été dernier, plusieurs dizaines de prisonniers aidés par quelques professionnels du théâtre, ont eux-mêmes adapté et réécrit le texte de la pièce, inventé les costumes et les décors.


Andrzej Fiuk, 46 ans, condamné pour extorsion, n’avait jamais été un passionné du théâtre. Il a pourtant travaillé dur pour ajouter habilement de nouveaux épisodes en jargon prisonnier au texte de Shakespeare. À l’origine, ils ont adhéré au projet tout juste pour pouvoir sortir de leur cellule. Puis ils ont été pris au jeu, se souvient Szymon Semeniuk. « Aujourd’hui, on rêve de popularité, d’argent et de femmes », disent-ils en riant. Pour Adrian Gmiterczuk, 19 ans, qui seulement une fois dans sa vie a été au théâtre et qui sera bientôt libéré après deux ans en prison pour vol et violences, le théâtre est devenu une vraie passion. Dans la scène finale, vêtu d’une robe blanche et d’une perruque, il lit une liste de demandes d’un prisonnier, avant de s’adresser humblement au public. « La dernière, ce n’est pas une simple demande, c’est une grande supplique : le jour où on sortira de prison, regardez-nous avec les mêmes yeux avec lesquels vous nous avez regardés aujourd’hui sur scène. »

 

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