Guy Leclercq, « Le voyage », 2010, 90 x 100 cm.
Histoires d’une introspection pointilleuse, filtrée jusqu’à la quintessence, qui se traduit par des volumes que la lumière sculpte à travers un trait, une courbe, un demi-cercle, un rectangle, une ligne, un tracé.
Géométrie et rapport de volumes dans l’espace, c’est sûr, mais aussi fantaisie de l’imaginaire et de l’imagination avec un trio de couleurs (noir, blanc, ocre) qui se répandent, sans vraiment s’étaler, en des variations uniques, singulières et sobrement détonantes, comme un gris taupe, un grège diaphane, un marron châtaigne. Comme une fête chez les couventines.
Ceux qui recherchent la fiesta des couleurs, ceux qui veulent du bruit, ceux qui quêtent anecdote et mouvement, bref du folklore, seront bien déçus devant ces toiles. Des toiles souvent graves, parfois vaguement et fugitivement ludiques, habitées surtout par le silence comme les couloirs des cisterciens, baignés par les rayons de soleil, mais où la vie est diffuse, insaisissable.
Ici on entre dans une atmosphère d’austérité, de sévérité, de rigueur protestantes, voire calvinistes. Ici priorité est donnée à la rigueur des lignes droites et nettes, aux formes qui puisent leur force de l’ombre qu’elles se font (et défont). Ici la création est lente car on entend et on perçoit la gestation qui macère et l’huile qui prend tout son temps pour s’aérer et sécher.
Travail guère guetté par l’empressement ou la hâte, mais respirant les largesses du temps. Largesses allouées pour un mûrissement à base de longue haleine où les couches de peinture, grasses mais bien réparties, soigneusement grattées ou frottées, s’allègent, se superposent, s’interpénètrent, s’imbriquent, s’attirent, se repoussent, fusionnent, se détachent, conquièrent leur liberté et autonomie. Couleurs qui délimitent en toute autorité et clarté leur territoire. Vermeer et son sillage lumineux sont passés par là.
Dans ce frémissement d’une matière qui cherche avec fougue, passion, pénétration, entêtement et abnégation sa route vers l’impalpable, l’insaisissable lumière, la création a des émergences surprenantes. Avec, en atout premier, cette mystérieuse lumière, loin de toute obscurité, qui fait jaillir les objets de l’ombre et de la pénombre.
Ombre fugitive de Paul Klee dans ses formes un peu dadaïstes, trouble onirique, tout en teintes poétiques, pour un univers stable et rigide où la lumière, pour se frayer un chemin vers le visible, caresse, grignote et pourfend la matière. Pour émerger en douceur ou avec violence à l’extérieur, comme une eau retenue qui surgit en gouttes plaintives ou avec fracas. Mais toujours avec élégance et raffinement.
Symbolisme évident aussi de ces œufs, embryon de la vie, qui jouent avec des cercles, des rectangles ou des narrations aux mathématiques savantes tout aussi improbables que probables... Alchimie des traits et des lignes qui n’ont même pas besoin, pour la plupart, de titres.
Pour ces noirs spectaculaires, non seulement soutenus par une vibration «soulagesienne», des noirs qui explosent de vie, comme s’ils débordent du carré qui leur est alloué, dessiné, dévolu, destiné, un univers au symbolisme et lyrisme alliant, en toute remarquable économie de moyens, magie et mysticisme.
Une expression picturale particulière qui, sous des dehors et des masques de froideur, d’austérité et de détachement, ne manque pas de tension, de désir et de sensualité...
*L’exposition se prolonge jusqu’au 30 mars.

