L’univers des êtres traduit par Nadia Safieddine.
Pourtant, silhouette frêle, cheveux noirs, regard doux et cerné, sourire innocent, l’artiste, la quarantaine juvénile, a le propos serein, parfois ironique, mais imperturbablement à double tranchant, calme et posé.
Douze toiles (de 60 x 50 cm à 190 x 165 cm) tapissent les cimaises. Monde entre Kokoschka et Schiele pour la tourmente des lignes et la violence des couleurs. Fidèle à elle-même et à son inspiration, caressant souvent les touches d’ivoire de son piano (elle confesse avoir eu pour professeurs de musique Boghos Gelalian, les sœurs Sarkissian, Araxie Altounian et Nora Vartabédian), Nadia Safieddine est toujours dans son atelier, sur la route de Saïda. Pour jouer un air de Bach, Debussy ou Chopin mais aussi, plus régulièrement, devant son chevalet et ses toiles, pour déstructurer un visage, buriner un trait, marquer, tordre et distordre une ligne.
Vision macabre et sardonique de l’univers et des êtres. Comme pour brouiller délibérément les pistes, mais tenter de retrouver et sauver l’essentiel. Loin de toute complaisance, facilité ou consumérisme.
De son Autoportrait à la Nudité, en passant par ce mystérieux Aaah, la peinture est ici introspection, observation de l’autre et dénonciation. La matière humaine est objet d’étude et tentative de s’abstraire à la cruauté, à l’injustice.
Elle a quitté définitivement Berlin pour se réinstaller à Beyrouth. Question et histoire de lumière bien entendu. «What else»? Pour une femme peintre? La lumière en Orient est un capital vital !
Sous le titre «Badroom», l’artiste joue sur les mots. Non pas «Bedroom» (comme on pourrait penser suite à une faute graphique!), mais bien cette mauvaise chambre (huis clos sartrien d’un univers où l’enfer c’est toujours l’autre) où l’individu souffre de toute sorte de maltraitance, de manque de tendresse et d’incommunication. Mais aussi «Badroom» à l’allemande, c’est aussi une salle de bains, une toilette où tout se jette...
On y croise des intimes dans cet univers de fausse représentation. Du moins pour l’artiste, tant elle a tissé des liens d’amitié et de terrain de reconnaissance avec leurs œuvres ou leur personnage. D’abord le corpulent «Dimitri» (c’est ainsi qu’elle le désigne, en toute familiarité!) et son imposante masse. Dimitri Chostakovitch le musicien qui a tenu tête à Staline et aux horreurs de la tyrannie et de la dictature. Symbole de résistance. Avec un nœud papillon!
Et «Fréderic» aussi. Oubliez le visage peint par Delacroix. Ce visage blême, cireux, rongé par la tuberculose et le génie. En touches presque invisibles, dans un magma de noir, surgit Chopin bien entendu. Poète du clavier qui n’a pas fini d’émouvoir l’humanité avec ses grappes d’accords somptueux, aux sonorités débordantes de passion et de tourmente humaines. Là, au moins, on entend le cœur vibrer et battre. Chopin ce héros romantique qui restitue au cœur son pouvoir de parler de l’amour.
Pour les feux de la rampe, dans un hachis de traits ondoyants, dominés par des filaments blancs et quelque bleu (c’est surtout à l’âme qu’on a les bleus!), on croise «Renée». Renée Dick, au visage ébaubi et presque poupin, qui a été modèle pour les étudiants libanais en beaux-arts et qui a sacrifié, jusqu’à un crâne totalement rasé, sa belle et flamboyante chevelure rousse pour Les Bonnes de Jean Genet.
Pas d’aquarelles, pas de dessins, mais simplement et surtout de la peinture pour Nadia Safieddine. Comme pour un meilleur corps-à-corps avec la matière humaine. Une matière humaine qui est loin d’avoir tout dit, dégorger et cracher dans ces huiles d’une éloquence certes tendue, acerbe, enrobée d’une certaine raillerie, mais absolument non dénuée de tendresse, d’un certain humour noir et de compassion.
L’exposition « Badroom » de Nadia Safieddine se poursuit à la galerie Agial jusqu’au 16 février.

