Ton départ inopiné réveille une douleur enfouie, celle liée à la perte, il y a plus de trois ans, de notre père Henry, ton frère, comme tu le répétais toi-même. Une perte qui t’avait beaucoup affecté, unissant ta peine à la nôtre, comme longtemps le furent nos joies familiales respectives.
En pensant au vide énorme que tu laisses derrière toi, je ne sais pourquoi me viennent irrésistiblement en pensée ces vers d’Aragon, que tu aurais pu faire tiens : « C’est une chose étrange à la fin que le monde, Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit, Ces moments de bonheur ces midis d’incendie, La nuit immense et noire aux déchirures blondes » (extrait de Que la vie en vaut la peine).
Que la vie en vaut la peine, aucun autre exemple que ta propre vie ne saurait autant le démontrer. Il suffit de saisir ton nom sur la Toile Internet, cette encyclopédie du monde moderne, pour que tes réalisations, tes écrits, les distinctions et les décorations que tu détiens s’étalent en pages indélébiles dans le grand livre de l’humanité.
Mais aucun moteur de recherche ne dira ta sensibilité à la misère, la famine et la souffrance des enfants d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine, ni ta révolte profonde contre l’injustice. Aucune étude universitaire ne décrira la passion qui t’animait sous la bannière de la FAO, Organisation des Nations unies que tu as incarnée avec tant de panache, y consacrant toute ton énergie à défendre tes idéaux de justice, d’égalité et de dignité humaine. Ceux qui ne t’ont pas connu ne sauront pas la puissance de ta réflexion, le mordant de ton humour, ton goût pour l’art, ton écoute au monde, ton amour du beau.
Jamais peut-être, dans notre histoire contemporaine, Libanais n’aura connu une telle renommée mondiale, ni exercé un tel pouvoir sur la scène internationale, à l’égal des plus grands chefs d’État, décrochant trois mandats successifs à la tête de la FAO (1976-1993), au terme de batailles électorales épiques. À aucun moment pourtant tu ne fus grisé par les honneurs. Tes proches connaissaient ton mépris des apparences et des apparats. Exigeant, ferme, porté par ta foi dans la cause humaniste que tu défendais à partir de ta position de directeur général de la FAO, tu étais surtout l’ami des pays dits du tiers-monde, ces pays pour lesquels l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture prend tout son sens. Toi qui as bataillé ferme pour construire un monde libéré de la faim, tu es devenu une telle référence que la FAO décerne chaque année désormais un « prix Édouard Saouma » d’excellence, couronnant un projet exécuté avec efficacité et financé par le Programme de coopération technique, une autre de tes réalisations-clés visant à réagir rapidement aux situations urgentes. Est-il besoin de rappeler que c’est toi également qui instituas la Journée mondiale de l’alimentation, célébrée le 16 octobre ?
Tu as été précurseur dans bien des domaines, et notamment celui du développement, de l’environnement et du rééquilibrage des échanges entre nord et sud, producteurs et consommateurs, riches et pauvres. Ta déclaration à la conférence de Rio de Janeiro, en juin 1992, résumait tout un programme que le monde cherche encore à mettre en place aujourd’hui. « Il est temps, disais-tu, de consentir à un véritable bouleversement des conceptions, des styles de vie et des habitudes alimentaires pour arrêter la course à l’abîme. Il est grand temps de reconnaître que le coût de la protection de l’environnement doit être pris en charge par tous. Il est temps de remettre en question notre conception du bien-être et d’y faire une place plus grande au sort des plus déshérités et à la conservation d’un patrimoine naturel dont nous ne sommes que les gestionnaires. Il est temps de redécouvrir les bienfaits de la frugalité, de comprendre que le gaspillage de nourriture est un crime et que le luxe alimentaire peut porter atteinte aux ressources naturelles. »
Tu prônais le développement durable, estimant que « la réduction des déséquilibres écologiques va de pair avec celle des inégalités sociales et économiques », et tu appelais de tes vœux le succès de la conférence de Rio de Janeiro afin qu’elle « marque, dans l’histoire de l’humanité, l’aube d’une ère nouvelle de coexistence pacifique des hommes entre eux et avec leur environnement ».
Oui, nul autant que toi, en ce temps où pourtant notre pays était déchiré par les conflits, n’a porté si haut le nom du Liban, dans les cénacles internationaux, au nom des principes de l’ONU, travaillant à un avenir meilleur pour l’humanité entière.
Édouard,
Si tes interlocuteurs se souviennent de ta défense exaltée des idéaux humanistes auxquels tu croyais, tes proches connaissent, eux, cette pudeur que tu mettais dans l’expression de tes sentiments. Ton amitié était pourtant inaltérable comme l’or. De Beyrouth à Rome, ces deux jalons majeurs de ta carrière foisonnante, je garde l’image d’un battant, porté par la confiance en l’avenir. Elle renvoie à une autre image, en noir et blanc celle-là, posée sur le bureau de mon père, mémoire d’une époque où toi, papa et ton beau-frère Raymond, les « Trois mousquetaires », arpentiez la rue en conquérants, dans le Beyrouth d’antan. Vous étiez jeunes, beaux et bagarreurs. La photo a retenu et magnifié ce temps d’une vie chargée des promesses de l’aube. Les promesses ont été tenues. Bien rares pourtant sont ceux qui, au soir d’une vie, auront pu rester fidèles à l’étoile du matin, celle de leurs rêves.
Là-haut où vos retrouvailles ont lieu, dis à papa qu’il nous manque, mais que toi avec lui, il sera moins seul. Vous voilà à nouveau ensemble, à arpenter les pavés du ciel, sous le soleil d’une vie éternelle, là où les photos ne vieillissent pas...
Carole H. DAGHER


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