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Présidentielle US 2012

Démocratie, libre entreprise, Obama et Romney...

Analyse
13/09/2012

Un réel débat émerge progressivement de la campagne présidentielle aux États-Unis. En apparence, il tourne autour des soins de santé et des impôts. Plus fondamentalement, c’est de démocratie et de libre entreprise qu’il est question.
La démocratie et la libre entreprise semblent se renforcer mutuellement – il est difficile de trouver une démocratie florissante qui ne soit pas une économie de marché. En outre, alors qu’un certain nombre de pays étiquetés socialistes ont embrassé la libre entreprise (ou un « socialisme à caractéristiques chinoises », comme dirait le Parti communiste chinois), il semble clair que, tôt ou tard, ils seront obligés de devenir plus démocratiques.


Pourtant, il n’est a priori pas évident que libre entreprise et démocratie devraient se soutenir mutuellement. Après tout, la démocratie implique de considérer les individus comme égaux et de les traiter en tant que tels, assurant à tous les adultes le même droit de vote, alors que le pouvoir accordé par la libre entreprise dépend de la valeur économique que les individus créent et de la quantité de biens qu’ils possèdent.


Dans une démocratie, qu’est-ce qui empêche l’électeur médian de chercher à déposséder les riches et les individus au sommet ? De même, pourquoi ces derniers ne tentent-ils pas de limiter le pouvoir politique de cet électeur ? En fait, on peut clairement entendre l’écho d’une telle tension, lorsque le président Barack Obama essaie d’exploiter la colère de la classe moyenne, tandis que l’ancien gouverneur du Massachusetts Mitt Romney séduit les hommes d’affaires mécontents.


Une raison pour laquelle l’électeur médian peut être rationnellement d’accord de protéger les biens des riches est s’il les considère de meilleurs gestionnaires de ces biens. Ainsi, dans la mesure où les riches ont réussi par leurs propres moyens et sont sortis vainqueurs dans un marché équitable, concurrentiel et transparent, il est probablement préférable pour la société de leur permettre de posséder et de gérer leur patrimoine, tout en récupérant une part raisonnable via les impôts. Cependant, plus les riches sont considérés oisifs ou véreux – comme ayant simplement hérité ou, pire, ayant acquis leur richesse de manière criminelle –, plus l’électeur médian devrait être prêt à voter une réglementation dure et à leur imposer des taxes punitives.


Dans la Russie d’aujourd’hui, par exemple, les droits de propriété ne bénéficient pas d’un large soutien populaire, parce que beaucoup d’oligarques richissimes du pays sont considérés comme ayant acquis leur fortune par des moyens douteux. Ils se sont enrichis parce qu’ils ont bien géré le système, pas leur entreprise. Quand le gouvernement s’en prend à un riche magnat du pétrole tel que Mikhaïl Khodorkovski, peu de voix s’élèvent pour protester. Et, puisque les riches doivent faire des courbettes devant les autorités afin de protéger leur patrimoine, il n’y a plus aucun contrôle sérieux sur l’arbitraire du pouvoir. Le gouvernement est libre de devenir de plus en plus autocratique.


Considérez à présent un système de libre entreprise concurrentiel qui traite tout le monde sur un pied d’égalité. Un tel système tend généralement à permettre aux individus les plus efficaces de s’enrichir. L’équité de la concurrence facilite la perception de légitimité.


En outre, dans des conditions de concurrence loyale, le processus de destruction créatrice a tendance à affaiblir la richesse héritée mal gérée, en la remplaçant par des richesses nouvelles et dynamiques. La forte inégalité, accumulée au fil des générations, ne devient pas la source d’un fort ressentiment populaire. Au contraire, tout le monde peut rêver de devenir riche à son tour.


Lorsque de telles aspirations semblent plausibles, le système gagne en soutien démocratique. Les riches, confiants en leur légitimité populaire, peuvent alors utiliser l’indépendance qui accompagne la richesse afin de limiter la nature arbitraire du gouvernement et de protéger la démocratie. La libre entreprise et la démocratie se soutiennent mutuellement.


Il existe une croyance populaire selon laquelle les systèmes démocratiques soutiennent la propriété et l’entreprise parce que les votes et les législateurs peuvent être achetés, et les capitalistes ont de l’argent. Pourtant, ce point de vue est probablement faux. Comme la Russie le suggère, sans soutien populaire, la richesse n’est protégée que par des mesures de plus en plus coercitives. En fin de compte, un tel système perd tout vestige de démocratie, autant que de libre entreprise.
Revenons donc à l’élection présidentielle américaine. La crise récente, qui fut suivie par d’énormes plans de sauvetage des institutions financières, a soulevé des interrogations sur la manière dont au moins un segment d’activité – les banquiers – fait son argent. Au fur et à mesure que les méfaits des « banksters » commencent à être décelés, le système semble de moins en moins juste.


Par ailleurs, le rêve américain semble glisser hors de portée, en partie parce qu’une bonne éducation, qui semble être le passeport pour la prospérité, devient de plus en plus inabordable pour beaucoup de ménages de la classe moyenne. Cela érode le soutien envers le système de libre entreprise.


Obama l’a compris, ce qui explique son attrait pour et la priorité qu’il accorde à la classe moyenne. Il est le porte-étendard de la démocratie.


De l’autre côté, les professionnels et les entrepreneurs à succès estiment qu’ils ont obtenu leur richesse légitimement. Ils sont les riches qui travaillent, et n’apprécient guère le fardeau croissant de la réglementation et la perspective d’une hausse des impôts. Ils ont l’impression d’être blâmés pour leur succès, ce qui leur reste en travers de la gorge. Romney comprend que la force de l’Amérique repose en grande partie sur la libre entreprise.


En temps normal, il n’y aurait pas vraiment de suspense : le poids des votes de la classe moyenne l’emporterait. Néanmoins, dans ce cas-ci, la classe moyenne est divisée : certains veulent protéger les quelques droits et biens qu’ils possèdent déjà, tandis que d’autres exigent que le gouvernement leur donne de meilleures chances. En outre, la décision Citizens United de la Cour suprême en 2010, qui autorise des dépenses politiques indépendantes illimitées par des organisations comme les sociétés commerciales ou les syndicats, a davantage aidé Romney qu’Obama.


Quel que soit le résultat, la tension entre démocratie et libre entreprise qui est au cœur des élections n’augure rien de bon pour aucun des deux candidats. Un système de libre entreprise qui est soutenu seulement par la puissance fortunée des élites économiques n’est pas stable et a peu de chances de rester durablement dynamique.


Les États-Unis ont besoin de rétablir la possibilité de réaliser le rêve américain pour la classe moyenne, tout en réaffirmant leur attachement à une tradition de régulation légère et de charge fiscale relativement faible qui a permis l’essor de l’entreprenariat. La vertu de la démocratie est que le débat peut justement conduire à pareil consensus. Nous ne pouvons que l’espérer.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont.
© Project syndicate, 2012.

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