«Rendre perceptible le temps qui passe»... (Michel Sayegh)
Pour ces moments de miel, d’encens, d’eau de rose, de figues de barbarie, de lauriers et de romarins, l’auteur évoque les préoccupations d’écrivain, les considérations sociales et nostalgie pour un temps qui n’est plus...
Le regard pétillant, simple dans un sage pull bleu pétrole ramagé à la Missoni, la parole fluide dès qu’il s’agit de parler livre et écriture, voilà Charif Majdalani qui abandonne son tablier de prof de littérature moderne à l’USJ pour le troquer contre celui de romancier, c’est-à-dire fabriquant de rêve, traqueur de vocables, alchimiste de réalité et de fiction, capteur d’images et passeur d’émotion.
À travers des mots. Ces mots rangés avec zèle, dévotion et un art tout en finesse sur les pages d’un roman.
Tout d’abord pourquoi ce titre, quelque peu énigmatique, de Nos si brèves années de gloire? Où est la gloire et où est la brièveté?
«Tout simplement, répond Charif Majdalani, parce qu’il s’agit de ces années d’opulence et d’euphorie, entre 1945 et 1975, où l’on dansait sur un volcan. Remarquez, ça n’en continue pas moins aujourd’hui avec l’insolence de l’argent qui coule à flots par ici (petit regard amusé par la fenêtre où brillent colliers de lumière, voitures rutilantes et agitation des passants!). Alors, par allusion à ce temps où le Liban a aspiré les richesses des autres, a vécu sur les ruines des autres pays et a bénéficié des changements des régimes des pays avoisinants, arrivée des banquiers palestiniens, des industriels syriens et des grands bourgeois égyptiens après les nationalisations, mon livre, dont l’action se situe entre 1960 et 1975, jette la lumière sur le personnage de Ghaleb Kassab. Un Oriental rêveur d’Orient. Un personnage fasciné par Alexandre le Grand, Napoléon et qui aime la culture (le “tout comme moi, avec des lectures allant d’Homère à Anabase, en passant par D.H. Laurence, Xénophon et Chateaubriand!” est ponctué d’un petit rire) tend vers la richesse à travers une usine littéralement importée, enlevée au sens propre du terme, d’Alep. Une usine portée presque à dos et transportée sur les camions... Les Kassab sont en fait les voisins des Nassar, d’où le décor de Aïn Chir qui ressurgit dans cette prolongation d’une fresque sociale. Tout le roman (quelqu’un m’a dit qu’il s’agit là d’un roman picaresque, et j’en suis fort content) est l’histoire d’un homme qui veut arriver et construire une descendance...»
Pour ce personnage représentant un peu l’esprit intrépide et débrouillard des hommes d’affaires libanais – «et ils sont ce qu’ils sont!» souligne Majdalani –, il y a aussi les souvenirs de l’enfance. Délicieuses années passées dans les souks de Beyrouth, avec les couleurs, les cris et les saveurs d’un marché unique, aujourd’hui parfaitement disparu. Avec, aussi, ces histoires de drague d’un jeune homme ébloui par le sexe féminin, telle cette désopilante aventure de la «princesse» arabe voilée qui se dévoile au mythique Hôtel Saint-Georges et le botte tout d’un coup, sans lui avoir permis de l’approcher, hors d’une suite digne des «Mille et une nuits».
Fantasme, mirage ou réalité? Peu importe, car c’est à Monde (comprendre Raymonde) que le sémillant jeune homme, après bien de détours et facéties du destin, porte son cœur. Pour cette narration aux détails chaleureux, précis et parfois croustillants, entre intermittences de cœur et tentative de redonner à une famille son lustre d’antan, Charif Majdalani a opté pour un style moderne et vif, un peu différent des phrases proustiennes au long cou des premiers ouvrages.
«Dans un constant souci de la musique du texte, confie l’auteur de Caravansérail, j’ai ici une écriture plus nerveuse. Phrases ramassées et souples pour un texte que je voudrais très visuel. L’essentiel pour moi était de rendre perceptible le temps qui passe et qu’on sente une évolution dans l’itinéraire du personnage.»
Pour Charif Majdalani, d’une bonne «visibilité» dans les tableaux des auteurs étrangers d’expression française et qui a déjà été nommé à la course des prix en France, écrire («Mes livres sont destinés aux lecteurs libanais, précise-t-il, d’où mon refus de mettre des notices ou des lexiques explicatifs pour des termes considérés “arabisants”») reste un acte «où on se met en scène et c’est toujours en différé». Surtout par rapport au «gratifiant» métier
d’enseignant...
Pour cet auteur nourri de Proust, Stendhal, Marquez et Saint-John Perse, il aura fallu quatre ans de labeur pour terminer son dernier opus avant de s’atteler déjà au suivant. Dernière question. Pourquoi écrivez-vous Charif
Majdalani?
La réponse fuse: «On ne peut pas écrire sans sortir...voir le monde et les gens. Mais j’écris aussi, peut-être, parce que j’ai beaucoup lu...»
À travers des mots. Ces mots rangés avec zèle, dévotion et un art tout en finesse sur les pages d’un roman.
Tout d’abord pourquoi ce titre, quelque peu énigmatique, de Nos si...

