Les rebelles prennent des photos du complexe de Bab al-Aziziya qu'ils contrôlent depuis mardi soir. PATRICK BAZ/
Des combats nourris faisaient rage, mercredi à la mi-journée, dans le quartier de Bab al-Aziziya, à Tripoli, où le QG de Mouammar Kadhafi a été pris mardi soir par la rébellion, selon un journaliste de l'AFP sur place. Une épaisse fumée s'élevait du secteur du complexe présidentiel, où des tirs d'armes légères, de mitrailleuse lourde, de RPG (lance-roquettes) et de mortiers ont été observés. Les combats s'étendaient également au quartier voisin d'Abou Slim d'où les rebelles reculaient. De nombreuses rues du centre de Tripoli étaient désertes en raison de "dizaines" de snipers loyalistes disséminés à travers la ville, selon la rébellion. "Il y a des snipers en hauteur en dehors du périmètre de Bab al-Aziziya, il y en a des dizaines et on n'arrive pas à savoir où ils sont", a déclaré un chef de groupe insurgé, Nouri Mohamed, à l'AFP.
"Des snipers sont embusqués sur la route de l'aéroport" de Tripoli, a indiqué un rebelle. La sécurisation de cet axe, et la prise du quartier loyaliste d'Abou Slim figurent parmi les priorités des insurgés, a dit un autre, alors que des check-points ont été mis en place dans la capitale par la rébellion.
A Tripoli, les journalistes retenus depuis quatre jours par des hommes armés à l'hôtel Rixos, proche de Bab al-Aziziya, ont été relâchés. Ils ont pu quitter vers 15h00 GMT l'établissement d'où ils étaient empêchés de sortir depuis dimanche par les forces loyalistes.
Les rebelles libyens faisaient par ailleurs face à une résistance inattendue des forces loyalistes à Ben Jawad (est), entravant leur progression vers le fief kadhafiste de Syrte, ont-ils annoncé. "Nous sommes surpris, nous croyions qu'ils se rendraient après la chute du QG" de Kadhafi, a déclaré le commandant militaire de la rébellion pour le front Est, Fawzi Boukatif, lors d'un point-presse au PC rebelle de Zouitina, à 150 km à l'ouest de Benghazi. Les forces pro-Kadhafi ont mis en place tout un système de lignes de défense pour barrer l'accès à Syrte, la ville d'origine du leader libyen, et n'ont pas donné suite à ce stade aux propositions de négociation, a-t-il précisé.
A Benghazi, le porte-parole militaire de la rébellion, Ahmer Omar Bani, a jugé mercredi que la prise de Syrte était une "question de temps". M. Bani s'est par ailleurs dit confiant en la prise à terme des villes du Sud-Ouest encore aux mains des pro-Kadhafi, un secteur qui constitue un noeud de communication entre le Niger, le Tchad et l'Algérie.
Malgré les combats, les rebelles disent contrôler 95% de la Libye. "Le régime de Kadhafi est fini à 95%, 95% de la Libye est sous le contrôle des rebelles", a dit le colonel Abdallah Abou Afra, porte-parole de la commission militaire du Conseil national de transition des rebelles sur la chaîne qatarie al-Jazira. "Celui qui gouverne la Libye est celui qui contrôle Bab al Aziziah, c'est la réalité des faits. Pour nous, Kadhafi est fini", a-t-il ajouté.
Cette victoire avant tout symbolique, l'immense complexe de Bab al-Aziziya ayant été déserté, a provoqué une explosion de joie à Tripoli mardi soir, des familles entières sillonnant les rues en voiture.
Le mystère reste toutefois complet autour de la localisation de Mouammar Kadhafi, qui a défié une nouvelle fois la rébellion dans un message sonore en affirmant s'être promené incognito dans la capitale. Il a également appelé "les habitants de Tripoli, les tribus, les jeunes, les vieux à sortir dans les rues" et "nettoyer Tripoli des rats", en référence aux rebelles. Dans un autre message diffusé quelques heures auparavant, il a argué s'être retiré de son QG pour des "raisons tactiques".
Certains représentants des rebelles estiment que Kadhafi est encore à Tripoli, alors que d’autres estiment qu’il a déjà quitté la ville. "L'ère de Kadhafi est terminée, même si tout finira seulement avec sa capture et sa condamnation pour les crimes qu'il a commis", a déclaré Moustapha Abdel Jalil, le leader du Conseil National de Transition (CNT), représentation politique de la rébellion, qui a souligné que Kadhafi devrait être jugé en Libye. Les rebelles libyens ont, par ailleurs, annoncé mercredi une récompense financière de 1,7 million de dollars pour la tête de Mouammar Kadhafi, mort ou vif. Cette somme est proposée par des hommes d'affaires libyens et le CNT a indiqué soutenir cette initiative. "Le Conseil national de transition annonce que tout membre de son entourage qui tuera ou capturera Kadhafi se verra accorder une amnistie ou une grâce pour les crimes qu'il a commis", a déclaré Moustapha Abdel Jalil, lors d'une conférence de presse.
"Dans huit mois se tiendront les élections législatives (...) et présidentielle. Nous voulons un gouvernement démocratique et une Constitution juste. Surtout, nous ne voulons plus être isolés du monde comme nous l'avons été jusqu'à maintenant", a-t-il également affirmé dans un entretien publié mercredi par le quotidien italien La Repubblica.
Le président français, Nicolas Sarkozy, et son homologue américain, Barack Obama, sont, de leur côté, convenus de "poursuivre leur effort militaire" jusqu'à ce que "Kadhafi et son clan" déposent les armes. Les Etats-Unis ont aussi indiqué travailler à débloquer dans les prochains jours "entre 1 et 1,5 milliard de dollars" d'avoirs libyens gelés pour venir en aide aux rebelles. Le Royaume-Uni et la France ont également décidé de débloquer certains des actifs libyens gelés pour les remettre à la rébellion. Toujours réticent, le président russe Dmitri Medvedev a, pour sa part, estimé qu'il y avait "deux pouvoirs" en Libye et jugé des négociations nécessaires. Il a toutefois ajouté que Moscou serait prêt à établir des relations avec les rebelles s'ils parvenaient à unifier le pays.
Mais pour certains experts, comme Jean-Yves Moisseron, chercheur à l'Institut de recherche sur le développement, le CNT est le théâtre de "conflits internes extrêmement forts" entre tribus et chefs politiques qui veulent s'approprier les recettes pétrolières, compromettant l'avenir.
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