Non loin de lui traînent sept guitares, dont quatre sont protégées par un étui. « Je ne peux pas. Cela fait six mois que je n’ai pas joué », s’excuse-t-il encore quand on lui en tend une. Cependant, en quelques accords, il conquiert son auditoire. Comme il a subjugué le public tout au long de sa carrière.
Son dernier concert remonte à presque un an. C’était pour l’ouverture de la feria des vendanges à Nîmes. Un dernier bonheur d’être applaudi pendant de longues minutes, mais un moment qui s’efface et reste loin de son meilleur souvenir : « Mon concert au prestigieux Carnegie Hall » de New York, en décembre 1965.
« Il n’y a pas beaucoup de Français qui ont fait des concerts au Carnegie », relève ce musicien illettré qui n’a jamais su écrire, pas même une note de musique. Il signe toujours ses autographes avec des lettres bâtons. Et désormais, il y ajoute une espièglerie pour le S, en le transformant en dollar.
Autre moment mémorable de son parcours : ses « quatre fois sept mille personnes au Albert Hall à Londres », affirme le successeur de Django Reinhardt, l’ami de Pablo Picasso, de Salvador Dali ou de Jean Cocteau, l’artiste aux multiples facettes qui favorisa son inscription à la Sacem.
De ses instants de bonheur, de cette carrière qui l’a conduit un peu partout dans le monde avec à la clef 93 millions d’albums vendus, il ne reste toutefois plus grand-chose : juste des photos, un disque d’or cassé et quelques affiches qui décorent le capharnaüm de son petit studio de la Grande Motte avec vue sur la plage.
Manitas de Plata n’a cependant aucun regret. Il n’en a d’ailleurs jamais eu, car il a vécu à fond ses deux passions, « la musique et les femmes ». « J’ai joué avec le cœur. J’ai toujours vécu au jour le jour », dit-il, en tirant sur sa cigarette tout en fixant son interlocuteur avec ses yeux d’un bleu céruléen.
« Il vit de ses royalties. Mais il a toujours été comme ça. Il a donné autour de lui. Il a brûlé la vie, n’a jamais fait attention. C’est pour ça qu’il a souvent eu des problèmes avec le fisc. Il paye encore aux impôts », témoigne son dernier agent, Bernard Biglione.
À la capitainerie de la Grande Motte, ses sept enfants, sa famille, ses proches comme le photographe arlésien Lucien Clergue qui l’a amené aux États-Unis, ses agents André Bernard (1965-1983) et Biglione (1984-1995) ainsi que toute la ville lui ont organisé une vraie fiesta.
Parmi les musiciens gitans, joueront ceux qui voudront : Gipsy King, Chico & the Gypsies, ou Manolo et sa Fiesta Gypsies... Mais il ne sera pas question de succession. « Après moi, il n’y a personne en France », déplore le guitariste, avouant avoir une petite crainte pour l’avenir de la musique gitane.

