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Culture - Spectacle

Quand Jérôme Bosch s’invite dans la danse, c’est ébouriffant...

Dans le cadre du festival Le printemps de Beyrouth, de la Fondation Samir Kassir, au Masrah al-Madina, un spectacle magnifique dans son délire et son surréalisme, « Le Jardin des délices », de la flamboyante chorégraphe andalouse Bianca Li. Inspiré d'un triptyque de Jérôme Bosch sur le mythe des origines, ce spectacle de danse contemporaine haut en couleur, s'il est vidé de sa vision dantesque, garde toutefois toute la force d'une savoureuse et virulente satire sociale.

Les comportements sociaux passés au peigne fin. (Photo Hassan Assal)

Une vraie ruée pour une salle comble: qui aurait dit que la danse contemporaine a autant d'adeptes, surtout parmi les jeunes? Une salle agitée et caquetante où l'on étouffe de chaleur. Avec un bon quart d'heure de retard sur le lever de rideau, mais l'attente valait la peine.
D'emblée, le public est conquis. Projection vidéo sur grand écran pour une licorne qui pleure sous la pluie en s'abreuvant dans une rivière. Et surgit, sur un strapontin penché au fond de la scène, ce lutin au corps lumineux. Corps courbé, aux jambes robustes, au torse à la peau de velours, arborant sa nudité musclée dans le stretch d'un maillot noir et un casque-masque argenté qui relève du plus vénéneux onirisme avec la mystérieuse sensualité des personnages de l'histoire d'O...
Ça y est, le ton est donné, la poudre de la fée Morgane est jetée et la magie assaillit et investit les lieux et les planches. Sur des airs disjonctés, des musiques à cadences chaloupées et des tableaux fantaisistes et extravagants, entre rêves et une réalité venue d'ailleurs, mais appartenant à notre bonne vieille terre, le corps a toutes les métamorphoses, toutes les transformations, toutes les mutations, tous les travestissements, tous les accouplements, toutes les malléabilités, toutes les fusions.
Scénographie brillante de la projection d'une vidéo qui prolonge les images de la danse. Mais c'est aussi souvent l'effet inverse, car images projetées et danses se prolongent, se confondent. Une confusion, probablement délibérée, et, de toute évidence, une richesse visuelle de plus.
Entre jouissance et damnation, entre vie en fête et pulsion de la mort, une gestuelle maîtrisée, aux confluents et croisements de tous les mélanges de styles, s'harmonise pour cette parodique paraphrase de la perte de l'Éden. Cela va des pas de danse classique aux circonvolutions modernes, en passant par le hip-hop, les déhanchements libres et libérés, les pirouettes, les bonds et les subtils jeux d'articulation qui n'ont rien à envier ni aux équilibristes, ni aux jongleurs, ni aux acrobates.
D'une girafe qui se noie voluptueusement, avec un sourire coquin, presque pervers, dans sa pisse dorée sur écran géant aux scènes cocasses de cabaret (avec un tour de chant d'une diva hystérique, aux cheveux platinés, à talons aiguilles et boa en plumes fuchsia: charmant et malicieux clin d'œil à Almodovar) tout en revisitant détails et fragments de la toile de Bosch sur un tempo caricatural, folichon, amusant, l'esthétisme reste de vigueur. En toute efficacité.
Notamment les passages animaliers et marins, de vrais bijoux de danse insolite que ces mobiles écrevisses, homards ou hippocampes recomposés (drôle de puzzle pour ces multipattes) par des corps humains, aux agencements étonnants, ahurissants, presque monstrueux. Mais une vraie féerie pour le regard et une fascinante notion d'invention.
Des bandes de garçons et filles en bord des plages (très sixties) aux craquantes fraises où les danseuses sont aussi à croquer que des fruits juteux, en passant par ces hommes en rut qui se ruent, pantalons baissés et caleçons en l'air, sur des filles qu'ils rêvent de déshabiller, à ce bestiaire vivant des forêts et des fonds marins où homme et femme prêtent, jambes, bras, cuisses et postérieurs, la danse est une farandole incroyablement folle, mais n'en dénonce pas moins, comme les mots de La Bruyère, les travers du sexe, le biscornu de la mode, la manie des portables (le sketch le moins intéressant) et les lubies des comportements outranciers et excessifs.
La société est passée au peigne fin, mais la critique claque plus comme des bisous qui chatouillent les joues et portent à sourire que comme des gifles qui font mal. Critiques parfois un peu faciles aussi, mais mouvements, musiques et plaisir de voir évoluer des corps à la plastique séduisante (même ce danseur iconoclaste, boule rasée comme Tarras Boulba, court sur jambe et d'une stupéfiante souplesse) soulèvent l'enthousiasme et forcent le spectateur à entrer dans l'atmosphère envoûtante de cette sarabande endiablée et ébouriffante.
Une sarabande qui allie, avec doigté et une belle gouaille, délicieusement ibérique, panache, grâce, humour et poésie.

E.D.
Une vraie ruée pour une salle comble: qui aurait dit que la danse contemporaine a autant d'adeptes, surtout parmi les jeunes? Une salle agitée et caquetante où l'on étouffe de chaleur. Avec un bon quart d'heure de retard sur le lever de rideau, mais l'attente valait la peine.D'emblée, le public est conquis. Projection vidéo sur grand écran pour une licorne qui pleure sous la pluie en s'abreuvant dans une rivière. Et surgit, sur un strapontin penché au fond de la scène, ce lutin au corps lumineux. Corps courbé, aux jambes robustes, au torse à la peau de velours, arborant sa nudité musclée dans le stretch d'un maillot noir et un casque-masque argenté qui relève du plus vénéneux onirisme avec la mystérieuse sensualité des personnages de l'histoire d'O...Ça y est, le ton est donné, la poudre de la fée Morgane est...
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