Responsable du bureau des situations post-accidentelles à l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) en France, Bruno Cessac explique à L'Orient-Le Jour les risques liés à l'accident de Fukushima.
Q. Quelles sont les substances radioactives émises lors d'un accident nucléaire ?
R. Lors d'un accident nucléaire, deux substances radioactives sont essentiellement émises, l'iode et le césium. On distingue aussi deux familles de radionucléides, ceux à vie courte et ceux à vie longue. Par vie, on entend la période au bout de laquelle la radioactivité de ces substances va diminuer de moitié par désintégration. Pour l'iode 131, par exemple, la période radioactive est de huit jours. En dix périodes, c'est-à-dire au bout de près de quatre-vingt jours, l'iode atteint des niveaux qui sont négligeables pour l'environnement. Par contre, les césiums 134 ou 137 sont des exemples de radionucléides à vie plus longue. Ainsi, le césium 134 a une période de deux ans et le césium 137 de trente ans.
Quel est l'impact de ces radioéléments sur l'environnement et la santé ?
La persistance dans l'environnement est différente selon les radionucléides. L'iode 131 est ainsi important lors de la phase d'urgence lorsque les populations sont exposées aux nuages radioactifs, ainsi qu'en phase post-accidentelle, lorsque la radioactivité de cette substance est déposée sur les produits agricoles et sur le sol, intégrant par conséquent la chaîne alimentaire. L'iode 131 présente un risque pour la thyroïde. Comme ce radionucléide a une période de huit jours, la problématique se posera au cours des deux mois qui suivent l'accident. Les risques associés baisseront avec la diminution de la radioactivité de cet élément. Toutefois, les doses qui auront été prises durant les deux premiers mois pourront avoir des effets plus tard. C'est ce qui a été observé avec l'accident de Tchernobyl, des cancers de la thyroïde ayant été diagnostiqués chez les enfants plusieurs mois, voire plusieurs années après l'exposition.
Les césiums, par contre, ont des conséquences sur toute la période de l'accident. Leurs effets sont moindres au cours de la phase d'urgence, c'est-à-dire lors des rejets, puisqu'ils sont moins toxiques que l'iode par incorporation dans l'organisme. Toutefois, ils vont émettre des rayonnements plus forts que l'iode. La principale exposition à la radioactivité des césiums sera donc externe, par rapport aux dépôts de radionucléide dans l'environnement. De plus, les césiums vont contaminer durablement les sols agricoles. De ce fait, la récolte soumise aux dépôts directs dus à l'accident sera contaminée. Il en est de même pour les cultures qui seront pratiquées les années suivantes dans les zones les plus contaminées. Les répercussions des césiums seront ainsi ressenties sur plusieurs années.
En ce qui concerne Fukushima, je dirais que dans la zone des vingt kilomètres au nord-ouest de la centrale, les sols agricoles seront impropres à la culture pendant plusieurs dizaines, voire plus d'une centaine d'années, sans action humaine.
Qu'en est-il de l'océan ?
Tout comme l'air, les substances radioactives se diluent dans l'eau. Dans le cas de Fukushima, la même problématique sera donc observée au niveau de l'océan Pacifique. Celui-ci a été ainsi contaminé par des rejets directs de la centrale, les Japonais ayant utilisé de l'eau pour refroidir les réacteurs, ainsi que par le dépôt atmosphérique. Avec les courants marins, cette contamination, qui a été décryptable et parfois même assez forte au voisinage de la centrale, s'est déplacée vers le Sud, puis progressivement vers le large. À grande distance donc, les concentrations sont plus faibles que ce qu'on mesure sur les côtes. Néanmoins, les conséquences sont visibles. En effet, de forts niveaux de contamination radioactive ont été détectés dans les poissons pêchés le long des côtes japonaises. Un genre de poissons, l'anguille des sables, a même été interdit à la commercialisation et à la consommation par les autorités japonaises.
La contamination de l'océan est-elle aussi durable que celle du sol ?
En fait, on pense que progressivement, les éléments radioactifs seront dilués, mais ils se déposeront aussi sur les sédiments de fond qui seront ainsi marqués de façon durable. C'est vraisemblablement ce qui explique le cas de l'anguille des sables, un poisson de fond, qui est plus chargée en radioactivité que les autres poissons qui nagent dans les mêmes eaux.
Les accidents de Tchernobyl et de Fukushima ont-ils la même ampleur ?
L'accident de Fukushima représenterait en termes de radioactivité rejetée 10 % que ce qui a été enregistré pour Tchernobyl. À Tchernobyl, l'explosion a détérioré toutes les protections du réacteur et rompu le confinement du cœur du réacteur dont la radioactivité a été massivement rejetée dans l'atmosphère. En plus des iodes et césiums, d'autres radioéléments ont été dispersés, notamment avec du plutonium contenu dans des particules de combustible, ce qui, a priori, n'a pas été observé au Japon. À Fukushima, l'enceinte des réacteurs a pu être défaillante, mais elle est restée en place et a joué un rôle pour limiter la dispersion de la radioactivité. En termes de territoires contaminés, on peut constater que les Japonais ont eu une certaine « chance », si l'on peut dire, parce que le site de Fukushima est en bord de mer. Par conséquent, une partie de la radioactivité s'est déposée en mer.
La radioactivité dans les aliments diminue-t-elle si ceux-ci sont cuits ?
On observe une légère réduction de la contamination des aliments par préparation culinaire. Mais la contamination dépend aussi de l'aliment consommé. Dans le cas d'une pomme de terre, à titre d'exemple, c'est l'épluchage qui va réduire la contamination plutôt que la cuisson, celle-ci n'ayant aucun effet sur la radioactivité elle-même. L'effet sur la santé va en fait dépendre des radionucléides. Par exemple, la consommation d'aliments contaminés en iode peut avoir une conséquence sur la thyroïde. D'autres radionucléides vont avoir aussi des effets sur la santé comme le césium. Tchernobyl a montré qu'il peut avoir des effets sur la santé, mais on n'identifie pas encore très bien tous
les mécanismes.
Faut-il avoir peur de manger dans des restaurants proposant une cuisine japonaise?
Les mêmes craintes sont constatées partout. Il ne faut pas oublier que le Japon est très peu autosuffisant en produits agricoles et de pêche. De ce fait, il exporte très peu. À mon avis, ce qu'on va manger dans un restaurant japonais, en France ou au Liban, ne viendra quasiment pas du Japon. Cela est vrai pour le poisson, puisque les préparations culinaires japonaises exigent du poisson très frais. Donc, c'est certainement du poisson local ou du poisson commercialisé dans le pays en question qui sera utilisé dans la préparation des plats.
Par ailleurs, les produits importés du Japon vont être sujets aux contrôles douaniers qui, après l'accident de Fukushima, ont été renforcés dans tous les pays, certains même allant jusqu'à poser un embargo sur les produits provenant du Japon. Donc, il n'y a pas lieu de s'alarmer. On ne court aucun risque. Déjà, des contrôles ont été mis en place aux frontières. Ils permettront d'exclure les produits les plus contaminés qui ne répondent pas aux exigences sanitaires.
Si jamais un produit contaminé plus que les normes autorisées échappe à ce contrôle, en consommer une fois ou deux fois ne pose vraiment pas un problème. C'est la consommation prolongée qui pose un véritable risque. Le risque alimentaire est donc tout à fait vrai pour les personnes habitant dans la centaine de kilomètres autour de la centrale de Fukushima. Pour un Européen ou un Libanais, il n'y a absolument pas de risque.


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