Harland Miller: quand il n’écrit pas de romans, il peint des livres! (Michel Sayegh)
Artiste et écrivain, Harland Miller fait converger ses deux passions dans des tableaux composés à la manière de couverture de roman. Ses peintures, grand format, aux influences pop art et expressionnisme abstrait (très Mark Rothko) mêlées, revisitent de manière très personnelle quelques grands classiques de la littérature. En parodiant de manière ironique, satirique voire sardonique leurs... titres.
Avec ses Have you Ever Stopped to Wonder Why You're Not Here?, Murder. We've All Done It, I Am the One I've Been Waiting For, Too Cool to Die, International Lonely Guy. Mon histoire ou encore I Am So Fucking Bastard... Harland Miller doit faire se retourner dans leurs tombes ses auteurs favoris, les Edgar Allen Poe, Francis Scott Fitzgerald et autres Ernest Hemmingway!
Autant de titres que Harland Miller peint sur toile - en les déclinant sur des fonds, divisés en larges bandes de couleurs, sur lesquels viennent se greffer un ou deux pingouins, symboles identificateurs des célèbres éditions de poche Penguin Books, qui ont largement contribué à la démocratisation de la littérature dans les pays anglo-saxons -, à défaut de pouvoir les imprimer véritablement sur les jaquettes de ses romans. «J'aurais aimé pouvoir le faire, mais ils ne passeraient jamais dans le monde de l'édition», dit-il. Ajoutant, avec une satisfaction non dissimulée, que ce sont ceux qui ont le moins de chance d'être édités que les gens aiment (a)voir en
peinture!
D'Elton à Brad
Parmi ces gens-là, quelques célébrités comme Elton John, Brad Pitt, Courtney Cox, George Michael ou encore Sting... ont succombé au charme de son art pictural du titre lapidaire.
«Il y a toujours quelque chose de très personnel dans ses tableaux qui touche une personne à un moment donné de sa vie», indique Charles Henri Lobkowicz qui avec Francesca Amfitheatrof et Emanuele Bonom forment le trio de commissaires et organisateurs d'exposition du LabArt.
Ce qui plaît sans doute aussi dans les peintures à textes de Miller, c'est la double lecture qu'elles proposent. Car sous la légèreté du style, la jovialité des couleurs et le piquant des slogans transparaît souvent une certaine mélancolie, inhérente semble-t-il à ce natif du Yorkshire (pays minier du nord de l'Angleterre) qui, en dépit du succès, se ressent - à l'instar d'Elton John, premier acheteur de cette toile - comme un International Lonely Guy.
Un «International Guy» qui a présenté ses œuvres à la Royal Academy et à l'Institut d'art contemporain (ICA) de Londres, au Musée d'art contemporain Kunsthalle à Mannheim, mais aussi à New York, à la Nouvelle-Orléans, à Berlin, à Paris où est née, justement, l'idée des peintures «Penguin».
«J'ai toujours aimé les bouquins, pour leur contenu, mais aussi en tant qu'objets. Je les aime usagés, ayant vécu, avec l'empreinte qu'ils ont gardé de leurs lecteurs, leurs pages jaunies, déchirées, écornées... À Paris, où j'ai vécu un an, en 1996, sans avoir pu apprendre un traître mot de français, j'achetais souvent de vieux livres chez les bouquinistes rien que pour leurs illustrations de couverture, que je m'amusais à reproduire en peinture en remplaçant les titres français, totalement incompréhensibles pour moi, par ma version personnelle et absolument fantaisiste en anglais. Puis, un jour, on m'a donné l'adresse d'une librairie anglaise, où j'ai découvert un vieux stock de Penguin Books que j'ai acheté en totalité. C'est à partir de là que, m'inspirant d'un roman de Hemingway publié dans cette collection, j'ai composé ma première toile Penguin à base de couleurs et de texte uniquement, mais toujours sur le mode du titre reconverti.»
Dernière cuvée de Penguins
Il mettra sept ans avant d'en peindre une seconde. «Suite au décès de ma sœur, je me suis retiré quelques années du monde de l'art », raconte-t-il. Un éloignement des pinceaux qu'il mettra à profit pour se mettre à l'écrit. Il publiera au début des années 2000 deux romans: Slow Down Arthur, Stick to Thirty, qui raconte l'histoire d'un jeune garçon voyageant dans le nord de l'Angleterre en compagnie d'un sosie de David Bowie, et First I Was Afraid, I Was Petrified, s'inspirant de l'histoire vraie d'une de ses parentes atteinte de troubles obsessionnels compulsifs.
Après des années d'écriture pure, Harland Miller va ressentir le besoin de revenir à la peinture. Mais, pour ce passionné des mots, autant de leur impact émotionnel que de leurs typographies et leurs «couleurs» - «certains mots s'accordent plus avec certaines teintes chromatiques que d'autres», assure-t-il, donnant pour exemple «le mot mort qui, sur un fond vert neurasthénique, est absolument rédhibitoire»! - impossible de ne pas mettre du texte dans ses peintures.
Le voilà qui reprend donc la formule des couvertures Penguin, en la déclinant sur autant de combinaisons slogans et couleurs possibles. «Tout était devenu matière à création de titres: une phrase mal entendue, une idée, une impression», dit-il. Aujourd'hui, estimant sans doute s'être assez exprimé de la sorte, Harland Miller entame une nouvelle «période» picturale. Sans insertions d'écrit? «Peindre sans mots, cela m'est devenu quasiment inconcevable», répond-il. En attendant ses œuvres à venir, vous pouvez découvrir, jusqu'au 25 mai, sa dernière cuvée de «Penguin» au Platinum. De véritables pièces d'anthologie!
* Platinum Tower, Beyrouth, rue Adnan el-Hakim, centre-ville. Tél. : 70/260818.

