Personne ne connaissait le monde aussi bien que cet homme, que rien ni personne n'intimidait, quand il s'agissait de défendre la vérité, les droits de l'homme et les droits des nations. Ses nombreux voyages l'avaient placé au cœur des problèmes majeurs de l'humanité, sur tous les continents. Toutefois, toutes les actions qu'il mena dans ce domaine s'inspirèrent d'une théologie des nations très élaborée, directement liée au dogme de l'Incarnation, à la personne même du Christ. « L'homme est le chemin de l'Église, disait-il, mais le Christ est le chemin de l'homme. »
Pour Jean-Paul II, la nation, au même titre que la famille, était une société naturelle et non le fruit d'une convention. À ces sociétés naturelles s'attachent, pour lui, des droits inaliénables analogues à ceux dont peut jouir l'être humain. « Les nations, écrivait-il dans Mémoire et Identité, de manière analogue aux individus, sont dotées d'une mémoire historique. » Ce sont des personnes morales naturelles.
Partant, Jean-Paul II accordait à l'éthique le primat sur le politique, et appréhendait les nombreux problèmes auxquels étaient confrontés l'Église et le monde en termes moraux.
Son secrétaire privé, le cardinal Stanislas Dziwisz, rapporte, dans son ouvrage Une vie avec Karol, que Jean-Paul II, retour de Thaïlande, s'était « vraiment mis en colère » lorsqu'un journaliste l'avait félicité d'avoir lancé son appel retentissant à la communauté internationale, afin qu'elle s'intéresse au drame effroyable des immenses camps d'hébergement des réfugiés du Sud-Est asiatique. « Vous avez posé le problème politique des réfugiés... », s'était risqué à dire le journaliste. Et lui, d'une voix presque irritée : « C'est humain ! Humain ! Ce n'est pas politique ! Réduire cela à la politique, c'est une idée fausse. La dimension fondamentale de l'homme, c'est la dimension morale. » Il aurait réagi de la même façon devant la situation de nos prisons, de nos camps ou de la misère de nos banlieues et de nos espaces ruraux contrastant avec le luxe tapageur de certaines classes sociales.
Parlant de nations, Jean-Paul II était par ailleurs tout à fait conscient de la différence de maturité entre les peuples. Il savait bien qu'il existe deux ou trois siècles d'écart entre les prises de conscience nationale de la France ou des États-Unis, au XVIIIe siècle, et ce même processus chez les jeunes nations d'Asie, d'Afrique ou du Moyen-Orient, comme en témoignent tous les mouvements de libération nationale au XXe siècle, et aujourd'hui même certains des soulèvements populaires qui se produisent dans le monde arabe.
Aujourd'hui, le droit de certaines nations à l'existence, à leur culture propre, à la souveraineté politique peine à s'affirmer sous certains cieux. Dans le cas du Liban, cette conscience doit, jour après jour, s'affirmer contre une puissance politique qui la lui dénie et tente d'effacer de la conscience des Libanais leur mémoire et leur identité, notamment en persistant à ignorer leurs institutions et leur autonomie de décision.
Pour sa part, Jean-Paul II abordait publiquement ces crises sous l'angle éthique. C'est ainsi qu'il lançait, en 1989, un appel angoissé à l'arrêt des bombardements syriens de Beyrouth, dans lequel il se référait directement à la Bible. « Au nom de Dieu, au nom de Dieu, écrivait-il, je m'adresse aux autorités syriennes pour demander l'arrêt du pilonnage visant à détruire la capitale libanaise et le Liban tout entier. Qu'on ne prenne pas l'attitude de Caïn qui devint coupable en tuant son frère », écrivit-il le 15 mai 1989, en pleine « guerre de libération ».
Comme l'a très bien noté l'ouvrage Une vie avec Karol, sous l'impulsion de Jean-Paul II, l'approche diplomatique du passé qui visait à obtenir des espaces de liberté pour l'Église fut remplacée par une stratégie nouvelle qui privilégiait le dialogue avec les peuples, dépositaires du patrimoine culturel, et avec les nations, garantes de l'identité nationale, sur le dialogue exclusif avec les États et les gouvernements.


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