Rechercher
Rechercher

Culture

Un goût d’« amarres sans pesanteurs »

Nicole HAMOUCHE
«Je m'émerveille du rêve qui sonde l'avenir,/ Des soifs que rien ne désaltère./ Que nous soyons chasseurs et gibiers à la fois,/ Gladiateurs d'infini et captifs d'un mirage./ Les dés étant formels et la mort souveraine,/ Je m'émerveille de croire en notre saison.»
Je m'émerveille de lire Andrée Chedid, je m'émerveille de ces nonagénaires, de ceux qui en ont vu et qui savent encore s'émerveiller... C'est assurément cela un poète, un être qui s'émerveille, qui sait voir la lumière, du moins qui la cherche. Débusquer la vie, le vivant, quand bien même les zones d'ombres, et la folie viendrait l'assommer. «À l'impossible je suis tenu», écrivait Cocteau. Andrée Chedid avait accroché sur un mur, chez elle, la reproduction d'un dessin de Cocteau avec cette devise, à côté de collages qu'elle réalisait. Des collages, elle en a fait: du Liban, d'Égypte, de Paris, d'enfants, de grands-parents, de générations, de civilisations, de misère, de rutilance, de violence, de paix, de passé, de présent...
Lorsqu'on lit Andrée Chedid, les images défilent; on regarde un film. Les personnages se parlent, les images se superposent, les repères se perdent. Cela donne une envie d'écriture automatique. C'est presque ce qui m'arrive à l'instant. Sans doute pas un hasard. La grande dame aimait Éluard, Michaux, René Char; moi aussi. Moi aussi. Yehudi Menuhin également. Elle écrivait le matin, hantait les salles de spectacle le soir. Elle écrivit avec son mari biologiste Le Cœur demeure. Écriture à quatre mains: j'ai rêvé de cet échange dans la fulgurance, de deux âmes qui s'accordent. Dans la fulgurance de la rencontre.
J'ai découvert Andrée Chedid dans une librairie à Paris, grâce à la collection Librio: deux euros, pas cher, facile à transporter dans le sac. C'était La maison sans racine. Et depuis, c'est parti. J'ai enchaîné: La maison sans racine, L'enfant multiple, Le message, Les quatre morts de Jean de Dieu... Les titres m'appelaient d'eux-mêmes, m'entraînaient dans leur univers de ferveur mystique, de sensualité, d'ombre, de lumière, de musique, d'humanité... Il est des rencontres avec des auteurs qui vous remuent; qui vous parlent droit dans le cœur, dans le ventre; des individus que l'on n'a pas rencontrés physiquement, mais que l'on devine, que l'on sent, en les lisant; en regardant simplement leur visage, leur port de tête. De celles ou de ceux qui résonnent très fort en vous. On les prend pour des sœurs. Comme elle, Andrée Chedid; comme Laurice Schéhadé, autre exilée, poétesse romancière; toutes deux, femmes de mon pays, grandes dames, femmes d'antan. Femmes de lettres, mères de famille; femmes de passions, de convictions, ayant embrassé leur destin avec brio et humilité tout à la fois. De ces femmes vers qui on veut aller, à qui on voudrait ressembler; qui font partie d'une race en voie de disparition.
«J'étais fascinée, il faut bien l'avouer, par sa modestie et son humanité profonde. Moi, la journaliste qui débutait à l'époque dans l'écriture, elle m'écoutait. C'en était gênant par moment. C'était quand même elle la grande femme de lettres. Pourtant, elle n'avait jamais peur d'inverser les rôles», écrivait la journaliste Kervel qui a réalisé un livre d'entretiens avec la romancière poétesse et pour qui la rencontre avec Chedid fut «un cadeau immense de la vie». Si ces conversations ont fait naître un livre, elles ont surtout créé une relation amicale forte. Un «compagnonnage», selon l'expression même de Chedid, avec tout ce que le mot comprend de plaisir, de cheminement et de partage, d'étincelles de créativité. Chedid loua toujours, à travers son œuvre et dans ses actes, l'amitié et la valeur de ces rencontres avec l'autre. Dans La Maison sans racines, Amal et Myriam, 20 ans, «rajustent leurs interrogations, enjambent du même mouvement routines et préjugés; font un pacte contre tout ce qui sépare et divise». C'est ainsi que Nicolas Sarkozy voit dans son œuvre une «magnifique leçon d'ouverture à l'autre» et que Martine Aubry voit en elle «une immense poétesse méditerranéenne de la vie et de l'altérité». Dans une terre où l'altérité et la vie flirtent sans cesse avec le même et la mort; dans «(notre) petite terre» «sérieusement atteinte» qui, «toujours étincelante sous le baume de la prospérité», «(dissimule) ses fièvres, ses crises, ses pesanteurs», la lecture d'Andrée Chedid nous fait revisiter notre rapport au monde et nous remet des étoiles dans les yeux, quand bien même elle y mettrait également des picotements. «Je veux garder les yeux ouverts sur les souffrances, le malheur, la cruauté du monde, mais aussi sur la lumière, sur la beauté, sur tout ce qui nous aide à nous dépasser, à mieux vivre, à parier sur l'avenir», écrivait «cette femme de cœur, d'esprit et de parole qui habitait la langue et était habitée par elle», selon les mots de Frédéric Mitterrand. «L'étroite main du temps enserre les vies, puis les déverse dans la même poussière. Pourquoi abréger cette étincelle entre deux gouffres, pourquoi devancer l'œuvre de la mort?» nous rappelle cette femme solaire, pour avoir pris conscience très tôt de
l'éphémère.
Je retiens l'étincelle; je retiens la poésie, un art de vivre. «Nous ne donnons rien au poème qu'il ne nous rende au centuple.» Je retiens: donner. «Je dis» aime «comme emblème», écrit la poétesse qui n'est pas partie, tant elle a donné.

Nicole HAMOUCHE
«Je m'émerveille du rêve qui sonde l'avenir,/ Des soifs que rien ne désaltère./ Que nous soyons chasseurs et gibiers à la fois,/ Gladiateurs d'infini et captifs d'un mirage./ Les dés étant formels et la mort souveraine,/ Je m'émerveille de croire en notre saison.»Je m'émerveille de lire Andrée Chedid, je m'émerveille de ces nonagénaires, de ceux qui en ont vu et qui savent encore s'émerveiller... C'est assurément cela un poète, un être qui s'émerveille, qui sait voir la lumière, du moins qui la cherche. Débusquer la vie, le vivant, quand bien même les zones d'ombres, et la folie viendrait l'assommer. «À l'impossible je suis tenu», écrivait Cocteau. Andrée Chedid avait accroché sur un mur, chez elle, la reproduction d'un dessin de Cocteau avec cette devise, à côté de collages qu'elle réalisait. Des...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut