Henry Troyat, un style toujours élégant.
Saviez-vous que Jean-François Regnard fut (toutes proportions gardées) à Molière ce que Salieri était à Mozart? Enfin, pour tout dire, précisons que Regnard fut, au siècle du Roi Soleil, un auteur à la mode, que certaines de ses comédies ont passé le cap du temps et que le « légataire universel » est encore aujourd'hui au répertoire.
Pleins feux sur un écrivain presque inconnu (surtout pour les menus détails de sa vie privée, pas forcément des plus reluisants !), mais que l'auteur de Pouchkine, Balzac et Ivan Le Terrible (quelques titres phares dans une production gigantesque !) semble vouloir ressusciter, non pour ses seuls talents littéraires ou dramaturgiques, mais pour donner (en ces temps de total laxisme) une leçon de vie. Une leçon de morale.
En flanquant un ami inséparable, une sorte d'alter ego de l'ombre falot, effacé, presque valet à tout faire, mais surtout « historiographe » de son illustre camarade, à un personnage arrogant, certes doué d'une plume alerte et corrosive, mais fondamentalement roué et sans états d'âme, Troyat a voulu fouiller à fond son personnage sans scrupules et le retourner comme une peau de lapin. Entreprise réussie car le livre, palpitant comme un thriller rondement mené (et toujours bien documenté, comment en serait-il autrement avec Troyat, ce fin limier des archives empoussiérées ?), se laisse lire en toute facilité et délectation.
Si l'un est riche, comblé, fêté, cynique, séducteur et dépensier, l'autre aux atouts moins visibles le suit docilement, mystérieusement aimanté, en couvant sa peine, son amertume, son infériorité. Duo dissemblable mais où les différences de classes, de personnalités et de comportements finissent par créer une certaine révolte, un certain ras-le-bol.
Et cela viendra, quand Regnard soufflera, en toute impunité, l'unique amour d'un garçon aux prétentions moins que modestes. Et brusquement démuni de ce qu'il considérait comme une bénédiction du ciel, comme toutes ses actions soigneusement camouflées, le prétendu ami sera encore plus noir que son mentor.
Cette perruque de l'écrivain si insolent, flamboyante comme une plume en panache sur un cheval bondissant, c'est l'autre, celui qu'on ignore et qu'on écrase comme une vermine, qui finit par la porter. Après une fin bien surprenante pour un auteur qui se prenait, en une vanité sans frein, pour un Casanova indestructible et immortel.
Même odieuses ou inacceptables, les dernières pages sont vengeresses. Oui, la vengeance est un plat qui se mange froid...
Charmante narration avec ce style toujours élégant, fluide et racé de l'auteur de L'Araignée qui s'en donne à cœur joie en ce roman plutôt court, à une jubilatoire fabulation dans un siècle où il se sent parfaitement à l'aise.
Tout en laissant aux lecteurs le plaisir (et l'illusion) de retrouver un auteur à succès d'un temps révolu mais avec des personnages universels et de tous les temps.
Ouvrage en vente à la librairie al-Bourj.


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