La cinéaste Julia Ivanova et le producteur Boris Ivanov ont présenté à Sundance le film « Family portrait in black and white ». Jim Urquhart/Reuters
À Sumy, une ville de près de 300 000 habitants du nord-est de l'Ukraine, non loin de la frontière russe, la famille d'Olga Nenya ne passe pas inaperçue. Cette retraitée d'une entreprise de produits chimiques a en effet recueilli et élevé seize enfants métis, fruits des unions d'Ukrainiennes et d'étudiants africains, abandonnés par leurs mères de peur de subir l'opprobre d'un pays qui « stigmatise les unions mixtes et leurs enfants », déclare Julia Ivanova à l'AFP. « Olga est une personne totalement étrangère au racisme. Et c'est une battante, à sa façon, à son petit niveau », ajoute-t-elle. Le documentaire décrit l'organisation quasi militaire de la famille et de la maison, offerte par une œuvre de charité britannique, dans lesquelles, de l'aveu même d'Olga, « il n'y a pas de place pour la démocratie ». « Olga a un charisme incroyable. Quand elle est dans la pièce, on sent sa force et on ne peut qu'aller dans sa direction », assure Mme Ivanova. « C'est sa présence qui fait que tout marche. Cela signifie aussi qu'elle ne peut jamais quitter la maison car sinon, tout s'écroule », dit-elle.
Le documentaire suit le parcours de quelques-uns des enfants d'Olga, qui mériteraient chacun un film, que ce soit Sashka, le « petit dur », leader naturel des bandes d'enfants de son âge, Kiril, l'intello de la famille surnommé « Mr. President », ou Roman, qui rêve de faire une carrière de footballeur. Mère poule prête à tout pour protéger sa famille, Olga s'avère également diablement possessive et inflexible quand il s'agit de l'avenir de ses enfants. « J'ai découvert avec elle comment une seule personne pouvait abriter autant de contradictions, comme aimer quelqu'un mais lui fermer toutes les portes en voulant tout contrôler », remarque la cinéaste. Olga refuse notamment catégoriquement de laisser des familles françaises ou italiennes, chez qui les enfants passent leurs étés depuis parfois plus de dix ans, adopter ses protégés, considérant que leur place est en Ukraine.
« Elle essaie de les élever comme des Ukrainiens fiers de leur pays, observe Julia Ivanova. Mais quand ils vont en Italie ou en France, ils voient que l'attitude des gens n'a rien à voir avec ce qu'ils vivent en Ukraine. » « Olga n'a jamais voyagé, elle n'a jamais vu d'autres sociétés, au contraire de ses enfants », remarque la cinéaste. « Quand ils sont petits, leur amour pour leur mère est le plus fort. Mais adolescents, quand ils analysent davantage, même les plus patriotes d'entre eux cherchent le moyen de quitter l'Ukraine. Car personne ne veut être un citoyen de seconde classe. »
À travers le destin de cette famille unique, Julia Ivanova dénonce également l'inertie des autorités, qui n'apportent aucune aide à Olga et laissent le racisme s'exprimer au grand jour, notamment dans les défilés de skinheads. Elle dénonce enfin, avec l'exemple poignant du petit Andrei, l'un des enfants d'Olga, envoyé par les services sociaux dans un hôpital psychiatrique, les méthodes de traitement, qui relèvent de « la torture ». « Comme il était orphelin, ils ont fait de lui ce qu'ils ont voulu. Je veux qu'il y ait une enquête, et que l'hôpital soit montré du doigt », insiste-t-elle.

