La Mama semblait éternelle comme une sorcière cajun...
Peu importe son âge (elle a tenu 92 ans!), elle était éternelle comme une sorcière cajun (elle était d'origine antillaise) du Sud américain. Magicienne de la création et de l'innovation théâtrale, elle avait réussi à se faire entourer des talents les plus prometteurs des années 60 et 70. On disait qu'elle avait un sens secret pour dénicher les nouveaux prophètes de la création théâtrale, non seulement aux États-Unis, mais aussi de par le monde entier.
Si je vous dis Jesus Christ SuperStar, Hair ou Chorus Line... c'est sous son toit qu'ont été conçus ces succès innovateurs de Broadway et de Hollywood.
Eddy Murphy, Harvey Fierstein, Dustin Hoffman, Kevin Spacey et tant d'autres sont tous passés par elle, dans sa petite salle au sous-sol du East 4th Street.
En 1971, elle a étonné les Libanais au Festival de Baalbeck avec Médéa, mis en scène par Andrei Serban, jouée en latin et grec ancien. Déjà, la toute petite Diane Lane (future star hollywoodienne) faisait partie de la distribution à 6 ans ! Elle a d'ailleurs continué à faire partie de sa compagnie jusqu'à ce que F.F. Coppola l'y découvre et la filme dans Rumble Fish, et ensuite lui donne le rôle principal de Cotton Club face à Richard Gere.
En 1979, Ellen m'a invité en tant que pensionnaire pour deux ans, dans sa célèbre compagnie pour créer un spectacle dans son nouveau grand espace, juste à côté de l'ancien, qu'elle appelait l'annexe. Instinctive jusqu'à la moelle, elle ne s'est même pas donné la peine de lire mon texte. Elle a mis ses mains sur les papiers, a murmuré quelques mots tantriques puis elle a bredouillé: «Je sens des ondes très positives, ça va être une œuvre merveilleuse!» Je vous dis que c'était une magicienne !
En 2001, elle est revenue au Liban revoir ses amis et revisiter Baalbeck avec Souad Najjar et moi-même. Elle a pris les colonnes dans ses bras et les a embrassées «pour puiser leur énergie et prendre leur bénédiction» avant de monter Les Sept contre Thèbes d'Eschyle. Son flair ne s'est pas trompé quand elle a invité le jeune Joe Kodeih pour faire partie de la distribution. En 2003, il est revenue chez elle à New York pour créer et mettre en scène The Middle Beast avec Mario Bassil, Nadine Labaki, Élie Karam et Jacques Maroun.
Je l'ai revue il y a quatre ans à New York. Fatiguée, diminuée, mais néanmoins toujours alerte et vive. Ses comédiens la portaient comme une reine sur un fauteuil spécial pour monter les quatre étages jusqu'à sa «caverne» où elle vivait parmi les costumes, décors et accessoires de ses productions. Elle a ouvert son épais carnet et m'a dit: «Je te donne le mois de mai 2010 pour me créer un spectacle, je n'ai aucune ouverture avant cette date!» Je regrette d'avoir raté ce rendez-vous.
Nombreux sont «ses enfants» de par le monde et les artistes libanais qui vont la pleurer, surtout ses amis, et particulièrement Sana Ayyas et Gérard Khatchérian, qu'elle a «mariés» à l'église Santa Maria Del Duomo à Spoletto en 1972, comme dans un événement de happening théâtral avec sa compagnie, en clôture du 100e anniversaire du Festival théâtral del Due Mondi! La comédienne Reda Khoury a passé deux ans dans son atelier, et notre collaboratrice Maya Ghandour a été invitée un mois durant pour la voir à l'œuvre.
La Mama est morte! Vive La Mama!
Gérard AVÉDISSIAN,
un des « fils » de La Mama
Pour les condoléances :
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