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Liban

L’ intéressante évolution du patrimoine urbain, selon Alain Bourdin

Qui peut dire que le patrimoine est incompatible avec la modernité ? Vecteur du développement durable, il peut servir de référence à l'élaboration de stratégies urbaines, voire s'adapter à un éventail de possibilités d'usages à caractère public. Cela tout en préservant ses caractéristiques essentielles, porteuses de sens pour les générations à venir.

Au cours de sa conférence, Alain Bourdin a souligné « le recul du caractère universel de la notion du patrimoine ».

Directeur de l'Institut français d'urbanisme (Université Paris-Est-Marne la Vallée), et auteur de plusieurs ouvrages dont « Projets et stratégies urbaines, regards comparatifs » et « Le patrimoine réinventé », Alain Bourdin a donné une conférence à l'Institut d'urbanisme de l'ALBA (IUA) sur le thème « Le nouvel avenir du patrimoine urbain ». Dans un survol historique, il a évoqué « l'évolution profonde et récente (trente, cinquante ans) de la notion du patrimoine », qui, dans sa conception moderne datant du XIXe siècle, est liée d'une part à « l'affirmation identitaire » et, d'autre part, au caractère « profondément prédateur des États », notamment après les diverses saisies effectuées en Europe pendant les guerres napoléoniennes, et les nombreux objets provenant de fouilles effectuées en Égypte ou au Moyen-Orient...
Avec le temps, la notion du patrimoine (œuvres, bâtiments ou monuments historiques) va s'étendre à d'autres domaines, tels les sites naturels et paysagers, les unités industrielles ayant contribué à former une identité, l'héritage culturel
immatériel (allant des traditions et expressions orales aux arts du spectacle et au savoir-faire ancestral), le paysage viticole, les produits du terroir et certaines recettes de cuisine. « Le patrimoine est devenu une idée mondialisée, composite, qui mélange des choses très diverses et où tout le monde y trouve son compte », a dit Bourdin, soulignant « le recul du caractère universel de la notion du patrimoine » et son approche « de plus en plus individualisée  ». Un très bel exemple que celui des plages de la Manche considérées comme un lieu de mémoire par les vétérans
américains, fait-il observer avant de signaler un deuxième trait se rapportant aux pays anglo-saxons, à savoir le « découplage avec l'histoire  ». « Il y a aujourd'hui une tendance à associer le patrimoine à l'imaginaire... Comme dans le Kansas, où l'on présente la ferme de l'héroïne du Magicien d'Oz, comme vraie. C'est dans la tête des gens ! » a-t-il dit.

Entre patrimoine authentique et objet réinventé
Sur un autre plan, comment peut-on faire du patrimoine un élément valorisé par l'art contemporain ? Prenant pour exemple la ville de Bilbao qui illustre le triptyque « ville créative-patrimoine-art contemporain », Alain Bourdin révèle qu'après la période de longue dépression de la ville, due à ses industries obsolètes et à une crise politico-militaire liée aux attentats de l'UTA, la municipalité décide d'entreprendre une série d'initiatives pour redynamiser l'économie de la ville : déplacement du port pour le mettre en eau profonde, réaménagement complet de la ria, réorganisation des transports en commun, rénovation de l'espace patrimonial avec le marché ancien, le musée maritime et le musée du bateau. Et cerise sur le gâteau, elle crèe un véritable événement architectural : le musée Guggenheim. La volonté était, d'une part, de montrer que la ville détient un potentiel artistique et culturel intéressant, et d'autre part, de changer le regard sur le tissu bâti issu de la période industrielle, a expliqué le conférencier avant d'aborder une autre approche complètement post-moderne, qu'il appelle « le patrimoine totalement réinventé ». Il évoque à titre d'exemple un quartier de Séoul où passait autrefois une rivière bordée d'habitations cossues, avant d'être transformée en un égout bordé de bidonvilles, puis recouverte par une route et laissée finalement à l'abandon. Il ne restait du paysage que des morceaux de pont. Jusqu'au jour où l'on décide de régénérer le quartier en « réinventant la rivière », à travers un système de canalisation d'eau assez compliqué. Le travail très subtil du paysagiste a créé un objet patrimonial, totalement ressenti et entièrement réinventé, nous dit-il. À l'avenir, on sera de plus en plus confronté à ce genre d'opérations. « Certains diront c'est la Dysneylandisation généralisée du monde. D'autres trouveront que ça fonctionne bien. Le débat reste ouvert.  »
On assiste donc à une prolifération de toutes sortes de définitions et de critères concernant le patrimoine. Mais la référence à l'authenticité de l'objet patrimonial peut se révéler compliquée, voire problématique. Le directeur de l'Institut français d'urbanisme raconte l'histoire de l'église Saint-Sernin de Toulouse, qui avait fait l'objet d'un classement au titre de monument historique en 1840. Sous la monarchie de Juillet (1830-1848), la volonté de remettre à l'honneur des grands édifices symboliques de l'Ancien Régime, comme le Louvre, Versailles ou Saint-Denis, a conduit l'État à mettre en place un appareil administratif pour les monuments historiques. Le nouveau service d'inspection dirigé par Prosper Mérimée avait pour mission de classer les édifices et d'y entreprendre des travaux de conservation. Les édifices médiévaux sont les premiers à bénéficier de cette politique et la restauration de l'église Saint-Sernin est effectuée par Viollet-Le-Duc, qui lui redonne une nouvelle jeunesse, sans toutefois respecter la réalité historique, Saint-Sernin ayant été conçu par lui comme un modèle universel. Vers la fin du XXe siècle, lorsque la dégradation des lieux a nécessité une nouvelle restauration, deux écoles se sont affrontées : pour l'une, il fallait restaurer en restant conforme à Viollet-Le-Duc ; pour l'autre, il fallait ramener l'église à son état initial. C'est ce qui a été fait en définitive ! La question qui se pose aujourd'hui est celle de savoir si « on prend l'objet à un moment de son histoire, ou bien tel qu'on la reçu  ».

Le monitoring du patrimoine
Le conférencier signale,

par ailleurs, « l'importance capitale » de l'élaboration de plans de gestion extrêmement sophistiqués et la mise en œuvre d'une politique d'animations socioculturelles, organisées par des professionnels tout au long de l'année. Abordant, d'autre part, ce qu'il appelle le « monitoring » du patrimoine, il recommande aux pays où les propriétaires ne sont pas tous riches, et où il n'y a pas d'argent public pour faire de la restauration très lourde, avant que les quartiers ne s'effondrent, d'avoir recours à ce modèle. C'est selon lui un champ de recherche et de travail extrêmement intéressant qui aborde tous les problèmes, qu'ils soient techniques, sociologiques ou financiers.
Alain Bourdin a ensuite évoqué l'impact du patrimoine sur l'urbanisme. Il a insisté sur le fait qu'on ne pouvait pas faire de l'urbanisme fondé sur le patrimoine, et de l'urbanisme en général, sans le concours des paysagistes. « Même si elle est bien faite, une restauration dans un paysage qui n'a pas été travaillé n'est pas une bonne solution. Il faut se pencher sur les questions d'échelle, et à ce titre, réfléchir sur ce que le patrimoine peut apporter à l'urbanisme de la discontinuité. Dans des villes immenses, l'idée d'un urbanisme complètement continu n'est pas jouable. L'objet patrimonial peut être un élément structurant servant à faire des ruptures et des rythmes », a souligné Bourdin, qui a mis aussi l'accent sur le petit patrimoine péri-urbain et son rôle dans la fabrication des microcentralités.
D'autre part, il a relevé que l'héritage industriel constitue aujourd'hui « le gros enjeu » du patrimoine. À Marseille, on transforme des entrepôts en bureaux. À Nantes, une usine de biscuits est réaménagée en un centre culturel, et ce « avec un travail minimaliste très fort pour lui garder son caractère emblématique ». Et afin d'associer commerce-culture-loisirs, des interventions beaucoup plus lourdes ont été engagées dans le quartier qui fut autrefois le plus grand marché de vin, à Paris. La zone, qui comprend les anciens entrepôts classés monuments historiques, a été soumise à une grande opération de rénovation avec notamment la construction d'habitats, d'un parc, d'un grand lieu de concert, des espaces sportifs (terrains de foot, de tennis, piscine, etc.), d'un complexe cinématographique et d'un centre commercial. Le patrimoine apparaît ici comme un élément symbolique témoignant de l'évolution socio-économique de la ville. Vestige d'un passé, sa reconversion transparaît alors comme un symbole de renaissance pour le quartier.
On aimerait que notre propre patrimoine soit l'objet d'une telle attention... et réflexion.
Directeur de l'Institut français d'urbanisme (Université Paris-Est-Marne la Vallée), et auteur de plusieurs ouvrages dont « Projets et stratégies urbaines, regards comparatifs » et « Le patrimoine réinventé », Alain Bourdin a donné une conférence à l'Institut d'urbanisme de l'ALBA (IUA) sur le thème « Le nouvel avenir du patrimoine urbain ». Dans un survol historique, il a évoqué « l'évolution profonde et récente (trente, cinquante ans) de la notion du patrimoine », qui, dans sa conception moderne datant du XIXe siècle, est liée d'une part à « l'affirmation identitaire » et, d'autre part, au caractère...
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